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Que reste-t-il d’un lieu hanté démoli ? Pomponnette, Hardivillers et la mémoire des lieux

Photo du rédacteur: Mihne
Mihne
il y a 2 jours
10 min de lecture

Manoir Pavlovich, château d’Hardivillers, Châtenois, maison hantée d’Hempempont… Que devient la réputation d’un lieu supposément hanté lorsque le bâtiment lui-même disparaît ?


Les murs tombent, mais il reste parfois un terrain, quelques objets, des photographies et surtout des histoires qui continuent de circuler.


Pomponnette : un château réel sous plusieurs identités


En octobre 2024, à Pomponne, en Seine-et-Marne, un château disparaît.

Construit en 1863, dans un style Louis XV, il connaît plusieurs propriétaires avant d’être progressivement délaissé.

Pendant des années, cette grande demeure abandonnée avait attiré photographes, explorateurs urbains et amateurs de paranormal. Sur Internet, elle circulait sous le nom de  château de la Pomponnette ou de Manoir Pavlovich.


On y entrait pour photographier ses pièces gagnées par la végétation, son piano abandonné, ses boiseries ou sa grande marquise. Mais, pour certains, l’intérêt ne s’arrêtait pas à l’architecture ou au charme de l’abandon : autour du château s’était construite une véritable légende.

Des histoires d’accidents, de morts et de malheurs successifs étaient attribuées à ceux qui auraient habité la maison. À cela s’ajoutaient des récits de bruits dans les pièces vides, de silhouettes aperçues dans les couloirs ou de sensations de présence.


Quand une maison abandonnée devient une maison hantée


La version la plus souvent répétée en ligne raconte l’histoire d’un médecin et de sa femme, couturière.

Après un grave accident de voiture, celle-ci serait restée lourdement handicapée. Elle aurait progressivement cessé de s’alimenter avant de mourir dans la demeure.

Plus tard, un autre couple aurait à son tour subi un accident, avant que ne commencent, selon le récit, des phénomènes inexpliqués : ombres, bruits, sensations de présence et événements suffisamment inquiétants pour faire fuir les occupants suivants.


Le problème est simple : ces éléments appartiennent essentiellement à la légende Internet du lieu. Ils sont répétés dans des vidéos, des forums et des publications consacrés à l’urbex ou au paranormal, mais ne peuvent être assimilés sans précaution à l’histoire documentée du château.


Cela ne les rend pas inintéressants. Au contraire, ils permettent d’observer presque en direct la naissance d’un folklore contemporain.


Une demeure abandonnée possède déjà plusieurs ingrédients particulièrement puissants : une architecture ancienne, des pièces vides, une histoire devenue difficile à reconstituer et suffisamment de silence pour que chacun puisse combler les blancs. Il suffit ensuite de quelques témoignages, de photographies inquiétantes et de récits transmis de vidéo en vidéo pour que le bâtiment acquière progressivement une seconde biographie.


La première appartient à ses propriétaires et à ses archives, la seconde à ceux qui la racontent.


Lorsque les pelleteuses arrivent et que le château est rasé, quelque chose d’essentiel à toute histoire de maison hantée disparaît avec lui : le décor dans lequel elle pouvait être éprouvée. Plus de chambre où attendre un bruit, plus d’escalier à écouter dans le noir, plus de fenêtre derrière laquelle croire apercevoir une silhouette.


C’est précisément là que commence la question qui m’intéresse : que reste-t-il d’un lieu réputé hanté lorsque son support matériel n’existe plus ?


Les histoires de hantise disparaissent-elle avec les murs ? Se déplacent-t-elle vers le terrain, les objets qui en proviennent ou les souvenirs de ceux qui ont connu le lieu ? Ou découvrons-nous, au moment où le bâtiment disparaît, que ce qui survivait depuis le début était peut-être le récit lui-même ? 


Hardivillers : quand le fantôme survit même à son démenti


Le château d’Hardivillers, dans l’Oise, raconte une histoire très différente.


Le bâtiment a été presque entièrement détruit dans les années 1820. Sa disparition n’a donc rien de récent, et pourtant son nom continue d’apparaître dans des récits consacrés aux châteaux hantés français.


La légende raconte qu’à l’approche de la Toussaint, le château était le théâtre de manifestations particulièrement impressionnantes : bruits terrifiants, apparitions et flammes donnant l’impression qu’un incendie ravageait les lieux.


Mais lorsqu’on remonte à une source ancienne du récit, le Dictionnaire infernal de Jacques Collin de Plancy, l’histoire prend un tout autre visage : elle y est présentée comme une mystification. Les manifestations auraient eu une fonction bien plus  terrestre, puisqu’elles permettaient de tenir à distance les curieux et les braconniers.


Ce qui rend le cas fascinant, c’est que le château a disparu depuis près de deux siècles et que le « fantôme » avait déjà été démasqué de son vivant. Cela n’empêche pourtant pas l’histoire de continuer à circuler aujourd’hui, comme si la disparition du lieu et l’explication du phénomène n’avaient jamais suffi à faire disparaître la légende.


Le récit a survécu au lieu et même à sa propre réfutation.


Peut-être est-ce l’une des meilleures démonstrations de la résistance d’une histoire.


Châtenois : lorsque la hantise quitte le château pour habiter le terrain


Dans les Vosges, le château de Châtenois appartient encore à une autre catégorie.


L’ancienne forteresse médiévale a pratiquement disparu et les sources locales ne décrivent plus aujourd’hui qu’un paysage de vestiges. Les histoires, elles, sont toujours là.


Une première légende raconte qu’à la nuit tombée, une voix plaintive accompagnerait d’étranges bruits parmi les ruines. Certains auraient également aperçu une jeune femme aux cheveux dorés levant les bras vers le ciel.


Une seconde évoque le trésor perdu des ducs de Lorraine. Un villageois serait parti le chercher dans les passages souterrains avec une pioche et une lanterne. Au matin, ses outils auraient été retrouvés, mais lui aurait disparu. Depuis, une lumière serait parfois aperçue dans les ruines.


Ici, le bâtiment n’est plus nécessaire. La légende ne s’attache plus à une chambre, une fenêtre ou un couloir précis, mais à la terre, aux vestiges et au paysage.


La maison hantée « de Hem » : disparue depuis 2015, toujours racontée


Plus récemment, près de Lille, une autre maison réputée hantée a connu le même destin.


On l’appelle souvent la maison hantée de Hem, mais elle se trouvait en réalité au lieu-dit Hempempont, à Villeneuve-d’Ascq, à proximité immédiate de Hem.


Autour d’elle circulaient depuis longtemps des histoires de pleurs d’enfant, de pas inexpliqués, de morts et de phénomènes étranges. À partir de 2006, une église évangélique occupe pourtant les lieux et indique n’avoir constaté aucune manifestation paranormale particulière.


Fin 2014, le bâtiment est victime d’un incendie volontaire après un cambriolage. Quelques mois plus tard, en juin 2015, la maison est entièrement démolie.


Elle n’existe donc plus depuis plus de dix ans, mais son nom continue de surgir dans les histoires consacrées aux maisons hantées du Nord.


Là encore, le récit possède une durée de vie supérieure à celle de son support matériel.


Le château du Douhet : faut-il détruire un lieu pour faire disparaître son fantôme ?


Le château du Douhet, en Charente-Maritime, permet de poser une question différente.


Ici, le château existe toujours mais il a profondément changé d’usage. Après son rachat par un promoteur, le bâtiment et ses dépendances ont fait l’objet d’importants travaux intérieurs pour être transformés en appartements privés. L’ensemble est aujourd’hui organisé en copropriété.


Un ancien propriétaire du château, qui disait y avoir connu des phénomènes étranges, a estimé plus tard que les importantes transformations intérieures avaient probablement changé quelque chose.


Dans un témoignage reproduit en ligne, il considère que le fait d’abattre des cloisons et de modifier les pièces pouvait avoir « dérangé » ce qui s’y manifestait jusque-là. Il faut évidemment considérer cela comme un récit personnel, et non comme un constat permettant d’établir l’existence d’un phénomène.


La question qu’il soulève n’en reste pas moins intéressante : à partir de quel moment un lieu cesse-t-il d’être le même lieu ? 


Un château reste-t-il identique lorsque ses pièces sont divisées, qu’un escalier disparaît ou qu’une chambre devient un appartement ? Il n’est peut-être pas nécessaire de démolir un bâtiment pour faire disparaître l’espace auquel une légende était attachée ; parfois, il suffit de le transformer.


Ce que la disparition d’un bâtiment empêche vraiment de vérifier


Il serait tentant de dire qu’une fois le bâtiment disparu, plus rien ne peut être vérifié.


Les archives subsistent : on peut retrouver les noms des propriétaires, vérifier certains décès, consulter les photographies anciennes et confronter les légendes à l’histoire connue. C’est même ainsi qu’une histoire de fantôme peut parfois être fragilisée ou replacée dans son contexte, comme à Hardivillers.


En revanche, quelque chose disparaît définitivement avec le bâtiment : la possibilité d’examiner son fonctionnement matériel.


Dans une vieille demeure, un bruit attribué à des pas peut provenir d’une transmission acoustique, une silhouette d’une ouverture ou d’un reflet, une lumière aperçue à une fenêtre d’une source extérieure. La circulation de l’air, les planchers, les conduites, l’organisation des pièces ou la présence d’animaux peuvent également expliquer certaines expériences.


Une fois le bâtiment rasé, on peut encore enquêter sur son histoire, mais on ne peut plus y revenir. Une partie du terrain d’enquête disparaît avec les murs.


Les explorateurs et chasseurs de fantômes deviennent-ils des archivistes ?


Il y a là un paradoxe qui me touche particulièrement.


Les vidéos d’urbex ou d’enquêtes paranormales sont généralement réalisées pour montrer un lieu étrange, vivre une exploration ou, dans certains cas,  rechercher des phénomènes. Leur première fonction n’est pas patrimoniale. Pourtant, lorsqu’un bâtiment est détruit, leur rôle change : elles montrent encore les pièces, les papiers peints, les plafonds, les objets abandonnés, la disposition des couloirs et les traces d’usure.


Une vidéo tournée pour chercher un fantôme peut devenir quelques années plus tard une archive involontaire d’un bâtiment disparu.


C’est ce qui s’est produit avec Pomponnette. Les nombreuses photographies et vidéos prises avant sa démolition permettent encore aujourd’hui de parcourir virtuellement un intérieur qui n’existe plus.


On peut être sceptique face aux interprétations paranormales proposées dans certaines de ces vidéos tout en reconnaissant leur valeur documentaire. Certains étaient venus chercher des preuves, d’autres simplement photographier ou filmer un lieu abandonné ; tous ont parfois, sans le savoir, conservé une partie de sa mémoire..


Quand un fragment devient une relique


C’est ici que l’histoire prend, pour moi, une dimension presque plus intéressante que la légende elle-même.


Lorsqu’un bâtiment disparaît, tout n’est pas nécessairement détruit. Il arrive que des éléments architecturaux ou des objets soient sauvegardés : une porte, une pierre, une ferronnerie, une boiserie ou un objet oublié.


Cela déplace une nouvelle fois la question : une porte provenant d’un château disparu reste-t-elle encore une partie de ce château lorsqu’elle est installée ailleurs ?


Matériellement, une pierre reste une pierre et un morceau de bois conserve exactement la même composition, quelle que soit l’histoire qu’on lui associe. Ce qui change n’est pas l’objet lui-même, mais la manière dont nous le regardons dès lors que nous connaissons sa provenance.


Une vieille poignée trouvée dans un dépôt n’évoque pas nécessairement grand-chose.

La même poignée, accompagnée de la certitude qu’elle ouvrait autrefois une chambre d’un château supposément hanté prend immédiatement une autre dimension.


Sa matière n’a pas changé mais son histoire est devenue visible.


C’est probablement là que se trouve ce qui m’intéresse le plus dans les objets parfois qualifiés de « chargés », pas nécessairement une présence surnaturelle, mais une trace, une relation matérielle avec quelque chose qui n’existe plus.


Le fragment devient alors une sorte de relique profane : la matière survivante d’un lieu disparu.


Ce que cette matière change dans le geste de création


C’est ici que cette enquête rejoint naturellement mon travail.


Je construis souvent des lieux qui semblent avoir une histoire avant même qu’on les découvre : chambres oubliées, boutiques impossibles, petits cabinets de curiosités, objets qui paraissent avoir été retrouvés plutôt que fabriqués.


Travailler un jour avec un véritable fragment provenant légalement d’un lieu disparu créerait cependant une relation très différente à la matière. Le matériau n’aurait plus besoin qu’on lui invente un passé : il arriverait déjà avec le sien.


Une pièce de bois issue d’une ancienne porte, une ferronnerie inutilisable, une pierre ou un fragment architectural pourraient ainsi devenir le point de départ d’une création conçue non pas seulement autour d’une légende, mais autour d’une matière qui l’a réellement traversée.


Cela n’en ferait pas pour autant un « objet hanté », ce serait impossible à affirmer, mais certainement un objet habité par son histoire.


Cette idée n’est d’ailleurs pas complètement abstraite pour moi. Cette année, j’ai intégré dans une miniature des objets et des fragments ayant appartenu à la mère de mon compagnon, afin de créer une pièce en hommage à sa mémoire. Ces éléments n’étaient pas neutres : avant même que je les transforme, ils avaient déjà une histoire, une provenance et une charge affective.


Cela change profondément la manière de créer.


Préserver ou dépouiller ?


Une question se pose lorsque le fragment provient d’un lieu qui ne nous appartient pas ou d’une personne inconnue : à partir de quel moment le désir de préserver devient-il une manière de dépouiller ?


Un bâtiment abandonné n’est pas un bâtiment sans propriétaire. L’exploration urbaine repose traditionnellement sur une règle simple : ne rien dégrader et ne rien emporter.


On peut comprendre l’envie de sauver un vieux livre condamné à tomber en poussière, une photographie oubliée, une plaque ou un élément architectural promis à la destruction. Mais l’intention ne suffit pas à rendre le prélèvement légitime.


Si chacun repart avec sa propre « petite relique », le lieu finit par être vidé de ce qu’il restait de lui. Préserver la mémoire d’un endroit ne peut pas consister à accélérer sa disparition.


Une relique ne gagne rien à commencer son histoire par un pillage.


Conclusion : quand le lieu disparaît, que reste-t-il vraiment ?


Certains considèrent qu’un phénomène peut rester attaché à un terrain, à une personne ou à un événement, indépendamment du bâtiment qui l’abritait. D’autres estiment qu’une grande partie de ce que l’on interprète comme une hantise naît précisément du lieu lui-même : son architecture, ses bruits, son obscurité, son isolement, mais aussi ce que l’on sait déjà de son histoire avant d’y entrer.


Ces deux lectures sont difficiles à départager, et ce n’est finalement pas ce qui m’intéresse le plus ici.


Ce que l’on peut observer, en revanche, c’est qu’un lieu ne disparaît pas complètement lorsque ses murs tombent. Il subsiste dans les photographies, les vidéos, les archives, les objets qui en proviennent et surtout dans la mémoire de ceux qui continuent à le raconter.


C’est peut-être là que se trouve la forme la plus durable de hantise : non pas forcément dans une présence invisible, mais dans cette capacité qu’ont certains lieux à continuer d’occuper nos pensées longtemps après avoir cessé d’exister.


Raconter ces histoires ne revient donc pas à valider les légendes qui les entourent. C’est conserver la trace de ce qu’un bâtiment a produit dans l’imaginaire collectif, qu’il s’agisse de peur, de fascination, de nostalgie ou simplement du désir de ne pas le voir disparaître tout à fait.


Même les fantômes qui n’ont jamais existé peuvent alors nous apprendre quelque chose. Pas nécessairement sur les morts, mais sur la manière dont les vivants fabriquent, transmettent et préservent leurs souvenirs.


Peut-être qu’un lieu commence véritablement à devenir un fantôme au moment précis où il n’a plus besoin de murs pour continuer d’exister.


La hantise change alors simplement d’adresse : elle quitte le bâtiment pour entrer dans le récit.


Sources et pour aller plus loin

Pomponnette / Manoir Pavlovich— Ville de Pomponne, Rapport de présentation du Plan local d’urbanisme — construction en 1863 et style Louis XV.— Julia Gualtieri, « Seine-et-Marne : le mystérieux “Manoir Pavlovich”, lieu prisé de l’urbex, finalement détruit », Actu.fr, 22 octobre 2024.

Hardivillers— Inventaire général du patrimoine culturel des Hauts-de-France, notice consacrée au château d’Hardivillers — démolition au XIXᵉ siècle.— Jacques Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, édition de 1825 — récit de la mystification.

Châtenois— Thomas Riboulet, BLE Lorraine, « Légendes et spectres du château de Châtenois dans les Vosges », 19 octobre 2024.

HempempontTF1 Info, « Villeneuve-d’Ascq : la maison hantée d’Hempempont détruite », 16 juin 2015.

Château du Douhet— Ministère de la Culture, POP / Mérimée, notice du château du Douhet.— Geocaching, fiche « Château du Douhet » — source secondaire reproduisant le témoignage d’Alain Damilleville.


Les récits de hantise mentionnés dans cet article sont présentés comme des témoignages, des traditions locales ou des légendes, et non comme des faits établis. Lorsqu’une explication historique ou une contradiction est connue, elle est indiquée.


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