Dans le terrier de Lynch : Twin Peaks et Alice au Pays des Merveilles
- mheurtevin
- il y a 18 heures
- 12 min de lecture

Cet article contient des spoilers sur Twin Peaks, Twin Peaks : Fire Walk With Me, et Twin Peaks : The Return. Si vous n'avez pas encore regardé et que vous avez l'âme d'un curieux, je vous conseille de le faire avant de continuer.
Certains films et certaines séries donnent envie d’être simplement regardés. D’autres donnent envie d’être explorés.
Twin Peaks, la série de David Lynch, fait clairement partie de la seconde catégorie. Plus je la regardais, plus j’avais l’impression de retrouver quelque chose d’étrangement familier. Comme un vieux conte.
Tout a commencé avec une enseigne.
Une étrange impression de déjà-vu
David Lynch, un réalisateur qui aime les œuvres complexes. Il aborde des sujets qui mettent mal à l’aise et propose une narration où le temps ne fonctionne plus comme d’habitude, où la frontière entre la réalité et le rêve devient floue. Si vous aimez les histoires cosy avec une fin claire, Lynch peut être une expérience inconfortable, voire repoussante.
Moi, je suis dans mon élément.
Je suis le genre de personne qui épluche les forums, qui cherche les théories, qui regarde l'arrière-plan pour trouver les indices. Et pendant que je regardais Twin Peaks, mon cerveau s'est mis en mode repérage.
Parce que derrière cette série étrange, j’ai commencé à voir apparaître les contours d’un conte que j’aime depuis toujours : Alice au Pays des Merveilles, et sa suite, À travers le miroir.
Premier indice
À la fin d’Alice au Pays des Merveilles, le Roi de Cœur préside un procès absurde, une justice qui semble tourner à vide, où les règles existent mais ne signifient plus grand-chose.
Le One Eyed Jack fonctionne d’une manière étrangement similaire. C’est un casino clandestin, un lieu en marge du monde ordinaire, où les règles habituelles ne s’appliquent plus vraiment.
Son enseigne représente une carte à jouer : un personnage qui ressemble étrangement au Roi de Cœur. Et à l’intérieur, tout tourne autour des jeux, des cartes et du pouvoir, comme si on avait franchi la porte d’une cour bizarre où l’autorité et les règles ne sont plus qu’apparences.
À partir de ce moment-là, je n’ai plus regardé Twin Peaks de la même façon.
Des règles qui ne fonctionnent plus
Dans À travers le miroir, le monde entier est organisé comme une partie d’échecs. Les personnages sont des pièces, et Alice elle-même doit traverser l’échiquier case après case pour espérer devenir reine.
Dans Twin Peaks, les échecs apparaissent à plusieurs reprises. Pas comme un simple élément de décor, mais comme le signe discret d’une partie en cours : des pièces avancent, d’autres disparaissent et on ne comprend jamais vraiment qui est en train de jouer.
Puis la métaphore devient littérale:
Windom Earle transforme son affrontement avec Cooper en véritable partie d’échecs. Chaque meurtre correspond à un coup sur l’échiquier. Les pièces tombent une à une, comme si quelqu’un déplaçait lentement les pions d’un jeu que Cooper n’arrive pas encore à voir entièrement.
Et au milieu de cette partie apparaît une reine.
Annie Blackburn devient Miss Twin Peaks, la reine du concours. Mais comme souvent chez Lynch, la couronne n’annonce pas une victoire, c’est un piège. Windom Earle enlève Annie pour attirer Cooper dans la Loge Noire.
Dans À travers le miroir, la partie d’échecs mène Alice vers la couronne. Dans Twin Peaks, la partie d’échecs mène Cooper vers l’ombre.
Tartes, donuts et café noir
À la fin d’Alice au Pays des Merveilles, un Valet de Cœur est jugé pour avoir volé les tartes de la Reine. Un procès absurde où une simple pâtisserie devient une affaire d’État.
Dans Alice, manger et boire sont omniprésents. Les étiquettes Drink Me et Eat Me apparaissent comme des invitations mystérieuses : boire une potion, croquer un gâteau et le monde change aussitôt.
Il y a aussi le thé interminable du Chapelier, la table du Mad Tea Party qui semble ne jamais finir, où les tasses s’amoncellent.
Dans Twin Peaks, l’agent Cooper a lui aussi sa petite obsession : la tarte aux cerises. Il ne peut pas s’en passer. Presque un rituel. Comme son café noir, qu’il décrit avec un enthousiasme presque religieux.
Cooper boit son café noir comme Alice avale sa potion sans vraiment savoir ce que cela va changer.
Et puis il y a les donuts de Lucy, empilés en quantités absurdes sur des tables presque aussi longues que celle où se déroule la tea party.
Dans les deux univers, manger et boire n’est jamais tout à fait anodin.
Problèmes de proportions
Alice grandit jusqu’à ne plus tenir dans la pièce. Puis elle rétrécit jusqu’à presque disparaître. Son rapport à l’espace est constamment déréglé : trop grande, trop petite, coincée là où elle ne devrait pas pouvoir tenir.
David Lynch joue exactement avec cette sensation. Des personnages filmés comme s’ils étaient trop grands pour les décors qui les entourent. Et à l’inverse, un tout petit homme : le Man from Another Place, dont la présence dans une pièce normale semble presque impossible.
La Loge Rouge elle-même obéit à cette logique. Un espace qui paraît minuscule de l’extérieur et pourtant infini une fois à l’intérieur. Des rideaux rouges qui cachent quelque chose qu’on n’arrive jamais vraiment à voir en entier.
Dans cet endroit, les proportions cessent soudain d’être fiables. On ne sait plus vraiment quelle est la taille des choses, ni où finissent les murs.
Le monde du miroir
Les miroirs ont une place particulière dans Twin Peaks. Ils ne reflètent pas seulement les visages, ils révèlent parfois la véritable identité de certains personnages. Ce que l’on voit dans le miroir n’est pas forcément ce que l’on croit être.
C’est exactement le principe d’À travers le miroir. Alice passe de l’autre côté, dans un monde où tout fonctionne à l’envers. Les règles s’inversent. La logique se retourne. Le temps lui-même se dérègle : un personnage se met à crier avant même de se piquer le doigt, parce que dans cet univers la conséquence précède la cause.
La Loge Rouge obéit à une logique similaire. Les phrases y sont parfois prononcées à l’envers. Les mouvements semblent ralentis, presque inversés. On y entre comme Alice traverse le miroir, avec l’intuition que les règles du monde que l’on connaît ne s’y appliqueront plus.
Et comme Alice, on n’est jamais vraiment sûr de pouvoir revenir.
D’autre part, Dans les livres de Lewis Carroll, le passage vers l’autre monde ne se fait pas toujours de la même manière.
Dans Alice au Pays des Merveilles, Alice tombe dans le terrier du lapin. La transition est verticale : elle chute longtemps, comme si elle descendait dans un niveau plus profond de la réalité.
Dans À travers le miroir, le passage est différent. Alice ne tombe plus. Elle traverse simplement un miroir et glisse dans un monde parallèle où les règles sont inversées. Le mouvement n’est plus une chute, mais un déplacement horizontal, d’un monde à un autre.
Dans Twin Peaks, on retrouve curieusement ces deux logiques.
La Loge Rouge ressemble à un terrier : on y accède comme à un niveau caché du monde, un endroit plus profond où le temps, le langage et l’identité cessent de fonctionner normalement.
Mais dans The Return, Cooper semble faire autre chose. Lorsqu’il traverse la réalité pour arriver dans le monde où Laura devient Carrie Page, ce n’est plus une descente. C’est un glissement vers une autre version du monde.
Comme si, après le terrier, il franchissait à son tour le miroir.
Mais le miroir ne se contente pas de transformer le monde, il crée aussi des reflets.
Dans À travers le miroir, Tweedledee et Tweedledum sont inséparables. Deux personnages identiques, miroirs l’un de l’autre, qui semblent ne former qu’une seule entité divisée en deux. Ils disent la même chose, pensent la même chose, finissent les phrases l’un de l’autre.
Dans Twin Peaks, le double est un thème central.
Cooper a son double maléfique : Mr. C, son reflet noir, celui qui a quitté la Loge à sa place pendant vingt-cinq ans. Même visage, même corps, mais quelque chose d’essentiel s’est inversé à l’intérieur.
Laura Palmer a elle aussi son double : Maddy Ferguson, sa cousine. Même visage, même actrice, comme si l’une était le reflet de l’autre. Et leur destin finit lui aussi par se répéter tragiquement : Maddy est tuée par la même personne, et son corps est retrouvé dans l’eau, enveloppé dans du plastique.
Dans les deux univers, le double n’est jamais rassurant, il ne confirme pas votre existence, il la trouble.
Et dans Twin Peaks : The Return, le miroir devient encore plus inquiétant avec les tulpas :
Des copies créées artificiellement, qui vivent comme des personnes réelles. Certains ignorent même qu’ils ne sont que des reflets. Le double n’est plus seulement un miroir inquiétant, il peut devenir une existence entière, née d’une imitation.
Si quelqu’un vous ressemble à ce point, lequel de vous deux est le vrai ?
Et lequel est le reflet ?
Le temps n’existe plus
Dans Alice au Pays des Merveilles, le Chapelier explique que le Temps est presque une personne. Qu’il s’est disputé avec lui. Et depuis, il est toujours six heures, l’heure du thé. La pendule tourne, mais rien n’avance.
Le Lapin Blanc court en regardant sa montre, toujours en retard pour une urgence qu’on ne comprend jamais vraiment. Il se passe une succession d’événements censés tenir en une seule journée, ce qui semble tout bonnement impossible.
Dans Twin Peaks, le temps semble obéir à la même logique.
Cooper reste coincé vingt-cinq ans dans la Loge Noire. Pourtant, pour lui, cela ne paraît durer que quelques instants.
La saison 3 joue constamment avec les boucles temporelles : des scènes se répètent, des événements semblent déjà arrivés, et le présent prend parfois l’apparence d’un souvenir.
Dans ces deux univers, le temps n’est plus un fil qui avance : c’est une matière étrange que l’on peut plier, perdre ou dans laquelle on peut rester coincé sans même s’en rendre compte.
Comme une montre qui tourne, mais qui n’avance plus.
Les messagers de l’étrange
Dans Alice au Pays des Merveilles, le Chat du Cheshire apparaît et disparaît à sa guise. Il semble toujours dire quelque chose de juste, mais d’une façon qui vous échappe. Il répond par des questions et vous sourit. Et parfois, il disparaît entièrement, ne laissant derrière lui que son sourire, suspendu dans l’air.
Dans Twin Peaks, plusieurs personnages fonctionnent exactement de cette façon.
La Log Lady et son mystérieux tronc d’arbre.
Le Géant, qui apparaît à Cooper dans les moments les plus étranges pour lui murmurer des phrases qui ne prennent sens que bien plus tard.
Le Man from Another Place, qui parle par symboles et par énigmes.
The owls are not what they seem.
Fire walk with me.
Ces phrases rappellent aux paradoxes et aux jeux de langage de Lewis Carroll. Elles disent quelque chose mais ce quelque chose ne se livre jamais complètement. Il faut les garder avec soi et attendre.
Et puis il y a Sarah Palmer. Un personnage qui semble percevoir des choses que les autres ne voient pas. Dans une scène où Jacoby l’amène au café après une nouvelle vision, elle se met à parler d’une voix étrange, presque comme si elle transmettait un message. Elle évoque Cooper, la Loge Noire, Annie, des événements qui ne se sont pas encore produits.
Mais Sarah elle-même semble dépassée par ce qu’elle dit, comme si les mots ne lui appartenaient pas vraiment.
Il y a cette autre scène, dans The Return : elle ouvre son propre visage, et derrière… il n’y a plus qu’un sourire. Un sourire suspendu dans l’obscurité.
Exactement comme celui du Chat du Cheshire
Le jardin qui parle
Dans À travers le miroir, Alice entre dans un jardin où les fleurs parlent. Elles ont des visages, des personnalités. Elles observent Alice, la jugent même, avec un certain snobisme. Et leurs pétales ressemblent à des bouches.
Dans Twin Peaks, Harold Smith vit seul dans une maison envahie de plantes. Il ne sort jamais. À un moment, il montre à Donna une orchidée et lui explique que ses pétales ressemblent à une bouche.
Pris seul, ce détail pourrait n’être qu’une coïncidence.
Mais Harold est un personnage qui semble avoir remplacé les relations humaines par les plantes. Il vit dans un jardin fermé, coupé du monde extérieur, un endroit où tout est vivant, mais où rien ne bouge vraiment. Comme les fleurs de Carroll.
Il est enracinées au sol de sa maison : Harold ressemble presque à une fleur humaine enfermée dans son pot. Il parle, observe, juge mais il ne peut pas partir.
La mer de larmes
Twin Peaks commence avec un corps : Laura Palmer, rejetée par l’eau, enveloppée dans du plastique. C’est la première image, celle dont on ne se remet pas.
On découvre plus tard, notamment dans Fire Walk With Me, qu’elle pleurait énormément. Des larmes qui semblaient ne jamais vouloir s’arrêter.
Dans Alice au Pays des Merveilles, Alice pleure elle aussi, au point que ses larmes finissent par former une véritable mare. Une mer minuscule née de sa propre tristesse.
Et c’est par cette eau qu’elle entre dans le Pays des Merveilles.
Deux jeunes filles emportées par leurs propres larmes vers quelque chose qui les dépasse.
La couleur de la menace
Dans Alice au Pays des Merveilles, la Reine de Cœur a une obsession.
Qu’on leur coupe la tête!
Elle le répète pour tout et pour rien. Une erreur, un regard de travers, une rose de la mauvaise couleur et la sentence tombe. Ou plutôt, elle devrait tomber. Parce que dans ce monde absurde, les exécutions semblent ne jamais vraiment avoir lieu.
Dans Twin Peaks, la violence est bien réelle. Des têtes disparaissent. Des corps sont retrouvés mutilés. Quelque chose agit dans l’ombre, comme si quelqu’un, quelque part, donnait des ordres que personne ne comprend.
Et puis il y a la rose bleue.
Dans Twin Peaks, la Blue Rose est un mystère. Un code couleur qui désigne quelque chose d’indicible.
Dans Alice, les soldats de la Reine peignent frénétiquement les roses en rouge. Parce qu’elles ont poussé blanches et la Reine leur ferait couper la tête si elle le découvrait : la couleur devient un secret, une menace.
Une rose de la mauvaise couleur peut tout changer.
Le rêveur et le rêve
Mais il y a autre chose. Quelque chose qui m’a arrêtée net.
À la fin d’Alice au Pays des Merveilles, Alice se réveille. Tout ce monde absurde, ces personnages impossibles, ces règles qui ne fonctionnaient plus, n’était que le rêve d’une petite fille endormie sous un arbre.
Dans À travers le miroir, Lewis Carroll va encore plus loin. On explique à Alice que le Roi Rouge est peut-être en train de rêver d’elle. Qu’elle n’existe peut-être que dans le rêve de quelqu’un d’autre. Si le Roi Rouge se réveillait… elle disparaîtrait.
Et à la fin, Alice se réveille et regarde son chat. Elle lui demande : est-ce toi qui as rêvé tout ça ? Ou est-ce moi qui ai rêvé de toi ?
Carroll pose la question directement au lecteur. Et ne répond pas.
Dans Twin Peaks : The Return, il y a une scène qui m’a glacée. Gordon Cole raconte un rêve. Dans ce rêve, Monica Bellucci lui dit :
« Nous sommes comme le rêveur qui rêve… puis qui vit à l’intérieur de son rêve. Mais qui est le rêveur ? »
Et là, tout s’est mis en place.
Parce que Twin Peaks nous parle de rêve depuis le début. Audrey qui danse comme hypnotisée en murmurant « Isn’t it too dreamy ? ». Laura Palmer qui voit des choses en rêve qui se répercutent dans la réalité. Cooper qui se fie à ses rêves pour résoudre des crimes.
Alors la question devient inévitable :
Est-ce que Cooper se réveille vraiment à la fin ? Est-ce qu’il est coincé dans un rêve, comme tous les autres habitants de Twin Peaks et même au-delà ? Ou est-ce que quelqu’un rêve de ces personnages ?
La dernière porte
Et puis il y a ce détail dans la dernière scène de Twin Peaks : The Return.
Cooper ramène Laura devant la maison de son enfance. Il frappe à la porte. Mais ce n’est plus Sarah Palmer qui ouvre. Une femme inconnue apparaît et explique qu’elle vit là maintenant.
Elle dit s’appeler Alice. Comme si le conte auquel tout cela ressemblait depuis le début surgissait soudain à la surface.
Et le détail devient encore plus étrange quand on apprend que cette femme n’est pas vraiment une actrice. C’est la véritable propriétaire de la maison utilisée pour tourner les scènes des Palmer. David Lynch l’a simplement filmée chez elle. À cet instant précis, la fiction semble se fissurer. Cooper ne se tient plus seulement devant une maison de la série. Il se tient devant une maison réelle, habitée par une personne réelle.
Peut-être que Lynch avait lu Carroll. Ou peut-être que certaines vérités sur l’étrange finissent toujours par se ressembler. En tout cas, c’est la question que David Lynch pose et que Lewis Carroll posait déjà.
Comme Descartes, qui se demandait si un malin génie nous faisait croire à une réalité qui n’existe pas, comme dans Inception ou Matrix, toutes ces histoires finissent, elles aussi, par pointer vers le même vertige:
Suis-je le rêveur ou le rêvé ?

C’est cette idée que j’ai voulu glisser dans cette miniature.
Le sol en chevrons noir et blanc de la Loge Rouge. Le fauteuil sombre. La tarte aux cerises sur la table. Le Jack Rabbit’s Palace. Les petits cadres dorés aux murs…
Un endroit familier. Habité par quelqu’un qui vient de partir ou qui n’est pas encore arrivé. Ou peut-être les deux.
Je l’ai construite avec une obsession : celle de quelqu’un qui ne peut pas s’empêcher de chercher les connexions, de tirer les fils, de fouiller l’arrière-plan pour y trouver ce que personne n’a encore nommé.
Parce qu’au fond, le plus inquiétant n’est peut-être pas d’entrer dans le rêve.
Mais de découvrir qu’on y vivait déjà.
Mihne

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