Nouvelle · Fantastique · Contemporain
L. Vivante
Parfois, ce qui attend dans le couloir n’est pas ce qu’on croit.

Nouvelle fantastique gratuite
Mihne Créations
Premier chapitre
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Le couloir
Il m'a appelé un mardi soir, tard. Je me souviens du mardi parce que je regardais cette série stupide que ma copine adore. Une de ces émissions qu'on met pour ne penser à rien et auxquelles on finit par devenir accro même quand on sait que c'est nul. On était bien dans le canapé, dehors il pleuvait depuis l'après-midi et on avait un plaid sur les jambes. Il a dit : - Il y a quelque chose dans mon couloir. - Quoi ? - Je sais pas. J'ai attendu avant de demander : - Tu vois quelque chose ? - Attends. Puis quelques secondes plus tard : - J'entends des pas. - T'es sûr que c'est pas la pluie ? Il n'a pas répondu tout de suite. Puis il a dit très bas : - Non. Je crois pas. Je n'osais plus parler. J'attendais qu'il reprenne, mais il ne disait rien. - Félix, ça va ? Il y a eu encore quelques secondes de silence. Puis : - J'ai dû rêver. - Félix, t'as vu l'heure ? Tu devrais essayer de dormir. - Je sais. Je lui ai proposé de passer ou de venir dormir à l'appartement, sur le canapé, histoire qu'il ne reste pas seul. Il a refusé. Il a dit qu'il avait sans doute tout imaginé, puis il a raccroché. Ça ne m'a pas inquiété davantage. Félix avait toujours eu un rapport particulier au silence. Il l'habitait différemment des autres, comme si le silence n'était pas une absence mais une présence à part entière. Je me suis dit que c'était ça. Le deuil fait ce genre de choses aux gens. On déjeune souvent ensemble et on passe aussi pas mal de soirées l'un chez l'autre. Souvent sans faire grand-chose. Mais à ce moment-là j'avais trop de boulot, trop de réunions, et ma copine me reprochait de passer plus de temps avec lui qu'avec elle. Alors on ne s'est pas vus pendant deux ou trois jours. L'automne avançait doucement. Il pleuvait presque tous les jours maintenant. Et puis il m'a envoyé un SMS pour me dire que le truc dans le couloir était revenu. Je lui ai demandé : - Ça ressemble à quoi ? - À quelqu'un qui attend. J'allais écrire « Tu veux que je passe ? » mais quand j’en ai parlé à ma copine, qui était en train de trier des photos sur son téléphone, elle a levé les yeux vers moi depuis le canapé et a juste fait non de la tête. Alors j'ai envoyé : - Ça va aller ? Et au bout de quelques minutes, il a répondu : - Oui. * * * Le lendemain je lui ai envoyé un message pour prendre des nouvelles. Il a répondu vite. Vraiment vite, par rapport à d'habitude. Ça allait. J'ai regardé l'écran quelques secondes. Quelque chose me gênait sans que je sache quoi. Félix mettait toujours du temps à répondre. Je l’imaginais stressé, à attendre que je lui fasse signe après l’avoir un peu abandonné la veille. Une partie de moi avait été soulagée qu’il réponde « oui » pour éviter la dispute avec ma copine. Puis j’ai culpabilisé. J'ai fini par écrire : - Même heure, même endroit ? Sa réponse est arrivée presque aussitôt : - Je préfère changer. Ça m'a surpris. Félix aimait ses habitudes. J'ai envoyé : - Comme tu veux. Donne-moi l'heure et l'adresse. On s'est retrouvés dans un petit resto à l'angle de la rue Clobert. Je suis arrivé en avance. Il était déjà là. Je me souviens avoir trouvé ça bizarre. D'habitude il arrivait toujours après moi. Je me suis assis. - T'as quitté le boulot plus tôt ? Il a levé les yeux vers moi une seconde, comme s'il réfléchissait. Puis il a dit : - Non. Un petit silence. - J'y suis pas allé. * * * Quelques jours après, je suis passé chez lui sans prévenir. Il a ouvert la porte. Son visage fermé s’est éclairé d’un sourire qui s’est éteint presque aussitôt. L'appartement était dans son état habituel : même odeur de cigarette froide, l’éternelle vaisselle sale entassée dans l’évier et cette lumière jaune du plafonnier qui noyait le salon. Mais dans le couloir, au milieu du sol, il y avait une tasse. Celle de Lily. Elle était accro au café et je la lui avais offerte à son dernier anniversaire. Elle n’était pas posée sur un meuble ni oubliée là par inadvertance. Elle avait été posée là délibérément, comme une offrande. Je lui ai demandé pourquoi la tasse était là. Il l’a regardé quelques secondes avant de répondre : - C'est pour me repérer. Je n’ai pas compris sa réponse. Un silence gênant s’est installé. J’ai fait ce petit bruit de bouche ridicule qu’on fait parfois pour meubler. Félix n’a pas réagi. Alors je suis allé ouvrir le frigo pour nous servir une bière. Il faisait déjà presque nuit quand je suis ressorti de chez lui. Pourtant il était encore tôt. Dehors, les feuilles mortes restaient collées aux trottoirs à cause de la pluie. J’ai failli glisser dessus. Les vitrines avaient fini par se remplir de décorations d'Halloween. Avant, j’aimais bien cette période. Sur le chemin, je me disais que j'aurais dû aller chez lui quand il disait entendre quelque chose dans son couloir. J’avais eu trop de boulot. J'avais pas su dire non à ma copine. J'aurais pu passer chez lui ce soir-là, ou le lendemain. Je m’étais dit qu'il avait besoin de dormir. Que c'était le deuil. C'est avec ça que je vis maintenant.
Deuxième chapitre
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Lily
C'était un soir où on allait au resto. Halloween approchait, le centre-ville avait joué le jeu avec des décorations à n'en plus finir. Des fantômes suspendus à l'intérieur des boutiques bougeaient légèrement chaque fois qu'une porte s'ouvrait. Je me souviens que Félix s'était arrêté devant l'un d'eux. Il a tiré une bouffée de sa cigarette avant de dire : — C'est drôle. — Quoi ? — Ça. Il a désigné un des fantômes en papier avant de reprendre : — Les fantômes. On les représente toujours avec un drap blanc. Puis il a tourné la tête vers moi. — T'as déjà vu quelqu'un se balader avec un drap blanc sur la tête ? J'ai fait la moue. — Bah non. — Voilà. Il a regardé la rue devant nous. Les gens passaient sous la pluie, capuches relevées, épaules rentrées. À ce moment-là, une Twingo noire est passée un peu trop vite à notre niveau. Félix s’est figé avant même qu’elle nous dépasse. Elle nous a éclaboussé au passage. J’ai eu juste le temps de faire un pas de côté pour ne pas finir trempé. Félix avait reculé d'un coup en se plaquant contre la vitre du magasin. Je me suis moqué : — Tu as vu un fantôme avec un drap blanc dans la voiture ? Ça ne l’a pas fait rire. Il a dit : — Je pense que si on en croisait vraiment, ils auraient probablement l'air comme nous. J’ai souri. — Comme nous, mais transparents ? — Non. On remarquerait seulement ceux qui ont l'air perdus. On a repris le chemin vers le resto et, après quelques mètres, il a dit son prénom doucement, comme on pose un objet fragile. — Lily. J'ai tourné la tête vers lui. — J'ai essayé de la joindre. J'ai cru mal entendre. — Quoi ? Il a répété : — Je l'ai appelée. Ça m'a coupé le souffle une seconde. C’était la première fois qu’il prononçait son prénom devant moi depuis longtemps. Pendant quelques instants, je suis revenu plusieurs années en arrière. Félix avait rencontré Lily cinq ans plus tôt chez moi. Il me l'avait raconté plusieurs fois, toujours avec les mêmes détails et dans le même ordre, comme quelqu'un qui récite une prière. Ils avaient découvert qu'ils partageaient la même passion : les bouquins de science-fiction, Philip K. Dick, Asimov et compagnie. Elle lui avait parlé d'un livre qu'elle cherchait partout sans jamais réussir à mettre la main dessus. Lui l'avait chez lui. Le lendemain il m'avait demandé son numéro pour la rappeler. J'avais galéré à l'avoir parce que c'était une fille que je connaissais à peine, une amie de la copine d'un pote qui était venu à cette soirée chez moi. Mais j'avais fini par le trouver. Je lui avais donné en me disant que, comme d'habitude, il n'appellerait jamais. Sauf qu'il l'avait appelée. Ils étaient allés boire un verre. Il lui avait apporté le livre. Ils étaient restés ensemble trois ans. La porte d’une boutique s’est ouverte juste à côté de nous. Un petit garçon avec un masque de vampire a bondi sur le trottoir en criant « Grouaaa ! ». Sa mère l’a rattrapé par le bras en s’excusant d’un sourire avant de l’entraîner plus loin. J’étais revenu à la pluie, aux vitrines décorées et à Félix qui marchait à côté de moi. — Elle décroche jamais. — Mais Félix... Il a laissé échapper lentement la fumée par le nez avant de répondre : — Je sais ce que tu vas dire. — Je vais dire quoi ? — Que c'est une mauvaise idée. J'ai secoué la tête. — C'est pas une mauvaise idée… C'est juste impossible. En rentrant ce soir-là, ma copine était dans le canapé, en train de lire. Rien que de la voir là, j’ai senti quelque chose redescendre. Elle a levé les yeux quand je suis passé devant elle pour ranger mon manteau. — Il va comment ? J’ai hésité. — Pareil. Je me suis installé à côté d’elle. On s’est embrassés. Elle s’est lovée contre moi quelques secondes avant de reprendre sa lecture. Ou de faire semblant. Finalement elle a reposé son livre à plat sur ses genoux. Je savais qu’elle attendait autre chose. Au bout d’un moment, elle a fini par dire doucement : — Tu peux pas le sauver s’il ne veut pas se sauver lui-même, tu sais. Je n’ai pas répondu. Ça ne changeait rien. *** Quelques jours plus tard, j'étais chez lui. La soirée s’était plutôt bien passée jusqu’au moment où Félix m’a proposé un café. J’ai accepté. Puis je l’ai vu revenir avec deux tasses. Il s’est assis et a porté la sienne à ses lèvres. Ça m’a surpris. Félix détestait le café. Je me suis dit que c’était sûrement pour faire comme Lily, une façon de garder quelque chose d’elle. J’ai souri et je n’ai pas pu m’empêcher de dire : — Moi aussi l’odeur du café me rappelle Lily. Félix a relevé les yeux. — Lily détestait le café. J’ai secoué la tête en laissant échapper un rire : — Bah Félix... J’ai désigné le couloir du menton. — Elle carburait au café. Toujours dans sa tasse fétiche. Celle que tu as mise dans le couloir. Il m’a regardé un moment, comme s’il essayait de comprendre ce que je venais de dire. Puis ses yeux sont retombés sur sa tasse. Très doucement il a murmuré : — Ah... Aucun de nous n’a parlé. Je tapotais l’accoudoir sans savoir comment relancer la conversation. Puis il a murmuré : — Je me suis trompé. Il a passé son pouce contre le bord de sa tasse. — J’inverse parfois certaines choses. Ces derniers temps, j'avais l'impression de vraiment perdre le fil avec lui. Il a laissé son regard glisser dans la pièce et a dit : — Tu sais ce qui est le pire ? — Quoi ? Il a soutenu mon regard un moment. Quand il a repris la parole, c’était presque à voix basse : — Les petites différences. On les voit jamais tout de suite. J’ai préféré ne rien rajouter. Il a secoué la tête : — Laisse tomber. En repartant, alors que je récupérais ma veste sur sa chaise de bureau, j'ai remarqué une feuille couverte de son écriture. Félix écrivait petit, serré, avec les lettres penchées vers la gauche, comme si elles résistaient au sens de la lecture. J'aurais pas dû regarder. Mais j'ai regardé. Ce n'était pas des phrases, c'étaient des colonnes. Des chiffres, des dates, des abréviations que je ne comprenais pas. Et à plusieurs endroits, répété comme une constante dans une équation, il y avait : L. vivante. L. vivante. L. vivante. J'ai demandé ce que c'était. Il a posé sa main sur la feuille, pas brusquement. Lentement. — Des calculs. Il y avait quelque chose d'étrange dans sa façon d'en parler. Pas la fièvre du chagrin ou le désespoir que j'avais connu chez lui les premiers mois. Quelque chose de plus froid, de plus résolu, presque méthodique. Juste avant de sortir, j'ai jeté un œil dans le couloir. La tasse était toujours là, au milieu du sol. Et maintenant il y avait aussi une montre posée devant. Je n’ai pas demandé pourquoi. Il y a des détails qu’on écarte sans savoir pourquoi. Et qu’on regrette plus tard. Il pleuvait. Je n'avais ni parapluie ni capuche. J'ai dit : — Souhaite-moi bonne chance, je vais essayer de passer entre les gouttes. Il a souri, a sorti une cigarette et est sorti à son tour : — Je te raccompagne. On a marché un moment sans parler. En arrivant près du pont, on s'est arrêtés sous un abribus pour se mettre un peu à l'abri. Il a sorti une autre cigarette en regardant le fleuve. Moi aussi j'ai regardé l'eau, et je me suis souvenu de nous, quand on était gamins : — Tu te souviens de cette histoire ? Félix a plissé les yeux en demandant : — Quelle histoire ? J'ai ri. — Arrête, on avait peur de passer ici quand on était gamins, surtout toi ! Félix a légèrement souri. — Tu parles du chien. J'ai froncé les sourcils. — Quel chien ? — Le labrador qui nous courait après sur le chemin. J'ai éclaté de rire. — Ah oui ce chien ! Mais c'était un berger allemand. Quelque chose s’est figé sur son visage une seconde avant qu’il réponde : — Ah. Il avait l’air perdu dans sa mémoire. Puis il a fini par répondre : — Oui. Il a sorti son briquet et s’est mis à l’allumer puis à l’éteindre nerveusement. J'ai continué : — Alors, tu te souviens pas ? On évitait de passer là à cause du chien et puis à cause de cette histoire sur le type qu'on voyait parfois près du vieux pont. Félix a jeté un œil vers le pont en tirant sur sa cigarette. J’ai insisté : — Mais si, tu avais flippé quand le grand Julien nous avait raconté que c’était le fantôme d’un mec mort depuis longtemps et qui apparaissait quand il pleuvait. Félix a écrasé sa cigarette contre le rebord de l’abribus alors qu’elle était encore à moitié consumée. Puis il a dit : — Peut-être qu'il n'est pas mort. J'ai tourné la tête vers lui. — De quoi ? Il a haussé les épaules. — Peut-être qu'il s'est juste trompé de chemin.
Troisième chapitre
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L'autre
Dans la semaine qui a suivi, j'ai commencé à noter des choses. Pas consciemment au début. Juste des phrases dans mon téléphone, des observations dont je ne savais pas quoi faire : Félix qui ne reconnaît pas le resto où on va depuis toujours. Félix qui ne s'assoit pas à notre place habituelle. Félix qui commande un café alors qu'il n’en boit jamais. Félix qui se souvient mal de nos histoires d’enfance. Je me suis dit que c'était le deuil. Le deuil long, celui qui déforme les gens. Puis il y a eu ce déjeuner. On mangeait en silence depuis quelques minutes quand je lui ai demandé : - Et ton couloir ? Il a levé les yeux. - Mon couloir ? - Le truc que tu entendais. Il m'a regardé sans comprendre. J’ai précisé : - Les pas. Il a continué à me fixer une seconde. - Ah. Puis il a baissé les yeux vers son café. - Non. - Non quoi ? - Il n'y a plus personne. J'ai attendu la suite. Elle n'est jamais venue. - Il y a quelques semaines, tu disais que quelqu'un attendait. Il a relevé la tête. Pendant une seconde j'ai eu l'impression qu'il cherchait quelque chose. Pas une réponse, un souvenir. Il a regardé par la fenêtre. Dehors, la pluie glissait sur les toits. Les phares des voitures étiraient des reflets jaunes sur la chaussée mouillée. Quelqu'un ouvrait son parapluie en sortant d'un magasin. On avait troqué les décorations d’Halloween contre celles de Noel. Puis il a dit : - J'ai dû confondre. Et il a changé de sujet. *** Il continuait d'essayer de joindre Lily. Je le savais parce qu'il m'en parlait souvent. Toujours de la même façon. Posée, presque clinique. Il se plaignait que ses appels restent sans réponse. Une fois il m'a dit qu'il l'avait aperçue dans la rue, de dos. Qu'il avait couru derrière elle, qu'elle avait tourné dans une ruelle avant de disparaître. Une autre fois, il l'avait retrouvée. Mais il n'avait pas pu rester. Il racontait ça en buvant son café, ce café qu'il ne buvait jamais avant, une main autour de sa tasse, l’autre occupée à faire tourner son briquet noir au coin écaillé sur le dessus. Il avait les yeux ailleurs. Qu’est-ce que je pouvais répondre à ça ? Son briquet lui a échappé et il s'est penché pour le ramasser. La chaîne qu'il portait autour du cou est sortie de son tee-shirt. Une bague y était accrochée. La bague de fiançailles de Lily. Le soir même j'en ai parlé à ma copine. J'avais ce doute qui refusait de sortir de ma tête. Elle allait forcément me dire que je me faisais des idées. Mais non. Elle a confirmé : dans ses dernières volontés, Lily avait voulu garder sa bague. Elle a été enterrée avec. Ma copine a conclu qu'il en avait sûrement racheté une identique. J'ai dit oui. Mais j'y croyais pas vraiment. Alors pendant plusieurs jours, j'ai essayé de me raisonner. Admettons que la bague soit une copie. Que le café soit une nouvelle habitude. Même cette histoire de tasse dans le couloir pouvait avoir une explication. Pris séparément, rien n'était vraiment inquiétant. C'était quand je mettais tout bout à bout que quelque chose commençait à clocher. *** Un soir j’étais chez lui, on était devant la télé à manger une pizza. Il a zappé et on est tombés sur une émission où une femme parlait de spiritisme et de maisons hantées. Derrière elle il y avait une table ronde, des bougies et une planche de Ouija. Je m'attendais à ce qu'il change de chaîne immédiatement. Il ne l'a pas fait. Félix regardait attentivement. Je me suis demandé s’il pensait à Lily. Après tout, ça faisait des semaines qu'il essayait de l'appeler. Des semaines qu'il disait l'avoir aperçue dans la rue. J'ai essayé de prendre ça à la légère quand j’ai demandé en désignant l'écran : — Tu vas acheter une planche ? Il a zappé. Puis il a dit : — Les gens croient parler à des morts. Il a encore changé de chaîne et a ajouté : — Mais personne n'a jamais prouvé qu'ils le sont vraiment. J'ai ri. Un rire un peu nerveux. Il m’a regardé avec un air de lassitude : — Tu trouves ça drôle ? Ça m’a cloué sur place. J’ai secoué la tête. — Non. Puis il a continué à zapper. Comme si la conversation était terminée. Comme si ce qu'il venait de dire allait de soi. *** J’y suis retourné le lendemain à l'improviste. J’ai sonné mais il n’a pas ouvert tout de suite. Pendant que j'attendais devant la porte, mon téléphone a vibré. Ma copine. - T'es où ? - Chez Félix. - Encore ? J'ai soupiré. - Je passe juste voir comment il va. - Simon, ça fait des mois que tu me dis ça. J'ai regardé la porte fermée devant moi. - C’est mon pote. Il n’a que moi maintenant. - Tu dis toujours ça. Puis elle a raccroché. J'ai rangé mon téléphone dans ma poche. À ce moment-là, il y a eu des bruits de serrure et la porte s'est enfin ouverte. Il avait les yeux de quelqu'un qu'on arrache à quelque chose. Pas au sommeil, autre chose, une concentration que je ne pouvais pas voir. Derrière lui, l'appartement sentait le renfermé et la cigarette. Je suis entré et j’ai vu qu’il avait disposé des objets en ligne dans le couloir. J'ai eu l'impression absurde qu'il évitait de marcher entre les objets. En plus de la tasse et de la montre, il y avait maintenant un trousseau de clés, une photo et la bague que j’avais vue autour de son cou. J'ai demandé ce que c'était. - Des repères. - Des repères pour quoi ? - Pour vérifier. Je me suis approché. Le cadran de la montre était cassé. Les aiguilles étaient arrêtées sur 23h15. - C'est une séance spirite ? - Non. - Alors quoi ? Félix a regardé les objets un moment. - J'essaie de savoir où je suis. - Avec une tasse ? - Avec quelque chose qui n'a pas changé. J'étais là, debout au milieu du couloir, à ne rien comprendre à ce qu'il racontait. Ça m’inquiétait. J'ai fini par demander : - À quoi ça peut te servir, une montre cassée qui indique 23h15 ? Il a regardé le cadran quelques secondes. - 23h15, parce que ça arrive toujours une minute plus tard. Il a soupiré avant d’ajouter : - Ici, ça marche pas. J'étais perdu. Mes yeux se sont accrochés à la photo de Lily et lui. Ça m’a fait drôle de la revoir. J’avais évité de regarder ses photos ces derniers mois. Ils avaient l’air heureux, quelque part en été, une lumière blanche derrière eux. Lily riait et Félix la regardait comme quelqu’un qui savait déjà qu’il allait perdre ce moment. Je ne me souvenais pas l’avoir déjà vue. Quand j'ai relevé les yeux vers lui, lui aussi la regardait. Puis il a dit très doucement, sans me regarder : - Ailleurs elle sourit encore. Je n'ai pas su quoi faire de cette phrase. Et c’est sorti tout seul : - Félix, Lily est morte. Il m'a regardé d'une façon que je ne lui connaissais pas. Pas de la tristesse ni de la colère. Quelque chose de plus étrange, presque de la… pitié ? Puis il a dit : - Ici, oui. J’ai senti l’angoisse monter en moi alors j’ai tourné les talons pour aller m'affaler dans le canapé et j’ai allumé la télé. J’ai senti mon téléphone vibrer dans ma poche. Un sms de ma copine. J’allais le lire quand Félix est venu s’asseoir à mes côtés et a dit très bas, comme pour lui-même autant que pour moi : - Je crois que c'est moi. Je retenais ma respiration. Il a continué : - Je crois que c'est moi qui ai fait ça. Je lui ai demandé ce qu'il voulait dire. Il a regardé les objets sur le sol et a répondu : - En rentrant. J’essayais de trouver quelque chose à répondre mais il a continué : - J'étais pas censé arriver ici. Il s'est passé une main sur le visage. Je me suis mordu la lèvre. - De quoi tu parles, Félix? - Je savais pas gérer le lieu. J’ai rien compris. Je voyais bien qu'il n'allait pas m'expliquer davantage. Pas parce qu'il ne voulait pas mais parce qu'il n'avait pas les mots. Ou parce que les mots n'existaient pas pour ce qu'il essayait de dire. Il avait le visage de quelqu'un qui venait de résoudre une équation dont la réponse le détruisait. Dehors, la ville était grise et froide. Les gens marchaient vite, avec leurs sacs remplis de cadeaux pour Noel. Un camion de livraison bloquait la rue et le conducteur d'une Twingo noire klaxonnait sans que personne bouge. La vie ordinaire. De quoi me raccrocher à la réalité. Mais Félix s’est levé brusquement et a fermé le rideau. Puis il s'est éloigné de la fenêtre, les bras raides le long du corps, les poings si serrés que ses jointures pâlissaient. On a passé le reste de la soirée devant un DVD qu’aucun de nous regardait vraiment. Ce soir-là, en rentrant chez moi, ma copine m’a ignoré. J’avais pas regardé son SMS. Elle m’avait proposé qu’on aille au cinéma. Je sais pas ce qu’elle a fait ce soir-là. J’ai entendu la porte de notre chambre claquer. J’ai compris que j’allais dormir seul ce soir. J'ai commencé à relire mes notes sur mon téléphone. Félix qui ne reconnaît pas le resto où on va depuis toujours. Félix et le café. Félix qui se crispe quand une Twingo noire passe dans la rue. Félix et les objets alignés dans le couloir. J'ai ajouté quelques lignes : « 23h15 ça arrive toujours une minute plus tard » « ça fonctionnera jamais ici ». « Ici, oui ». « Je crois que c'est moi qui ai fait ça en rentrant». J'ai regardé ces phrases longtemps sans savoir quoi en faire.
Quatrième chapitre
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L'absence
J'ai passé le week-end à me réconcilier avec ma copine. Dès le lundi, je suis allé chez Félix. Je sonnais depuis un moment déjà. Le froid me brûlait l'intérieur du nez et je gardais les mains dans mes poches entre deux sonneries. J'avais une bouteille dans mon sac et un cadeau de Noël en avance : un bouquin dont il m'avait parlé plusieurs mois plus tôt. Rien de particulier. Juste l'envie de ne plus le laisser seul trop longtemps. Les décorations de Noël envahissaient la rue, les guirlandes suspendues un peu partout égayaient le paysage. Dans les films, c'est beau avec la neige. Nous, on a de la pluie. Il a mis du temps à ouvrir. Quand la porte s'est enfin ouverte, je me suis faufilé à l'intérieur pour échapper au froid. On a bu et Félix a eu l'air touché par mon cadeau. J'ai demandé si c'était bien ce livre-là dont il m'avait parlé. Il a hoché la tête et l'a posé sur la table devant nous. On a parlé de choses sans importance. Mais moi j'étais pas bien. Félix, c'était le genre de mec qui considérait les livres comme des trésors. Avant, jamais il n'aurait posé un bouquin sur la table où il y a des verres et des chips. Je ne savais pas comment lui parler. Alors j'ai fini par demander : - Ça va ? Félix faisait tourner son verre entre ses doigts. - Tu me demandes ça à chaque fois. - Parce que tu me réponds jamais. Il a souri sans me regarder. - Ça va. Il a posé son verre sur la table et a attrapé la bouteille. Ses doigts jouaient avec l'étiquette. Il a relevé les yeux vers moi. - J'ai avancé. J'ai hoché la tête et j’ai dit : - C'est bien. Puis il a ajouté : - Je crois que j'ai trouvé la bonne direction. Son regard s'est perdu quelque part derrière moi. Je me suis retourné par réflexe. Il n'y avait rien. Quand j'ai reposé les yeux sur lui, il servait de nouveau nos verres. Il a levé le sien vers moi. J'ai fait pareil. Au lieu de trinquer, il est resté quelques secondes comme ça, le verre suspendu entre nous. Puis il a dit : - Merci. - Pourquoi ? - Pour ton temps. Cette réponse m'a pris au dépourvu. - Arrête. - Non. Je suis sérieux. Son sourire a vacillé une seconde. Puis c'était déjà passé.. Il a pris une gorgée de bière en regardant vers le couloir. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai senti mon ventre se nouer. - Félix... Il a secoué doucement la tête. - T'inquiète. J'ai eu l'impression qu'il voulait ajouter quelque chose. Mais il s'est contenté de sourire. - Ça va aller. Vers vingt-deux heures, je me suis décidé à rentrer. En reprenant mon manteau, j'ai jeté un œil dans le couloir. Les objets avaient disparu. J'ai demandé : - Tu as rangé tes objets ? - J'en ai plus besoin. Il a dit ça simplement, sans tristesse, et cette simplicité m'a inquiété plus que n'importe quoi d'autre. Il m'a accompagné jusqu'à la sortie et a posé une main sur mon épaule. - T'inquiète pas pour moi. Ça va aller. J'ai souri sans conviction. - Bonne nuit. Sa mâchoire s'est crispée. Puis il a laissé échapper un souffle par le nez, comme quelqu'un qui retient quelque chose. Il a légèrement hoché la tête et un petit sourire est apparu sur ses lèvres. Un sourire aux lèvres serrées. Quelque chose dans ce sourire m'a serré le cœur sans que je sache pourquoi. Il a tapoté mon épaule en regardant ailleurs. - Toi aussi, Simon. Et il a fermé la porte. Je suis resté immobile un instant devant elle. Puis je suis sorti, avec une sensation bizarre. J’ai mis ma capuche et j'ai commencé à marcher. J’ai croisé une gamine qui boudait parce que sa mère refusait de lui acheter un goûter sous prétexte qu'il était déjà l'heure du dîner. Je me suis mis à chercher mes écouteurs dans ma poche quand un couple est arrivé en face de moi. - On regarde quoi à la télé ce soir, mon Romain ? Et là ça a fait tilt dans ma tête. Je me suis figé, les écouteurs dans ma main. Il avait dit mon prénom. Félix ne m'appelait jamais par mon prénom. Pas une seule fois depuis qu’on était gamins. Il disait mon pote, mon frère ou Sim, mais jamais Simon. Je n'y avais jamais réfléchi. C'était juste Félix. Une de ces choses qu'on transporte pendant des années sans même remarquer qu'elles existent. Une évidence si ancienne qu'elle faisait partie de notre amitié. J'étais arrivé au pont. Je me suis arrêté contre la rambarde. En dessous, le fleuve était noir et les réverbères y dessinaient des traînées jaunes qui tremblaient. Je regardais l'eau sans la voir. Quelque chose n'allait pas. Je le sentais depuis des semaines. Chaque fois que je croyais tenir une explication, elle m'échappait. Je repensais à toutes ces petites choses qu’on met de côté parce que c'est plus simple. Sous prétexte que c’était le deuil, rien d’autre. Derrière moi, il y avait son immeuble. Sa fenêtre éclairée. Quelqu'un dedans qui connaissait mon prénom, mon visage, toute notre histoire. Quelqu'un que je ne connaissais pas. J'ai failli faire demi-tour. Mais il pleuvait. *** Il y a eu Noël. On est partis en famille, quelques jours dans une maison qui sentait le sapin et la bougie. Des enfants couraient dans la maison. Il y avait du bruit partout, des rires, de la musique. Ma copine était heureuse. J'essayais de l'être aussi. Félix ne répondait plus à mes messages. J'avais décidé que c'était bien, qu'il avait peut-être vraiment trouvé cette bonne direction. Que le silence voulait dire quelque chose de positif pour une fois. Le soir du réveillon, pendant qu'on débouchait le champagne, j'ai envoyé un dernier message. Juste : Joyeux Noël. Pas de réponse. J'ai rangé mon téléphone dans ma poche et j'ai levé mon verre. On est rentrés deux jours après Noël. Et j'ai reçu cet appel. *** J'étais en train de déballer mon sac quand mon téléphone a sonné. Un numéro que je ne connaissais pas. La voix était posée, professionnelle. Elle m’a demandé si je connaissais bien Félix Aubert. Qu'on était intervenus à son domicile. Qu'on avait dû forcer la porte. Elle a demandé si j'étais bien son contact d'urgence, si je pouvais me déplacer, si j'étais en état de le faire. Je n’ai pas vraiment répondu à cette dernière question. Ma copine est apparue dans l'encadrement de la porte. J'avais dû faire un bruit, dire quelque chose sans m'en rendre compte. Elle a vu mon visage. Elle a lâché ce qu'elle tenait. J'ai raccroché et j'ai essayé d'appeler Félix. Ça a sonné dans le vide. J'ai remis mon manteau. Ma copine a attrapé mon bras : - Simon ? Qu'est-ce qu'il y a ? J'essayais déjà de rappeler Félix en dégageant mon bras. J'avais les mains qui tremblaient. - C'est Félix. C'est tout ce que j'ai réussi à dire. Elle a pâli. - Quoi, Félix ? J'étais déjà en train d'ouvrir la porte. - Je sais pas. - Attends ! Je ne l'ai pas écoutée. Je me suis précipité dans l'escalier. Dehors, j'ai marché vite, presque couru. J'essayais de le rappeler en marchant. Toujours rien. Dans ma tête je me disais qu'il allait décrocher. Qu'il allait y avoir une explication. Que la voix professionnelle s'était trompée de dossier. Devant son immeuble, quelqu'un sortait. Je me suis engouffré avant que la porte se referme. Le chambranle de sa porte était fendu. La serrure avait été forcée. Un bout de ruban de signalisation barrait l'entrée. J'ai quand même frappé. J'ai crié son nom. La porte de son voisin s’est ouverte. Il m'a regardé une seconde puis a baissé les yeux. - Vous étiez un ami ? Mon téléphone a sonné. J'ai cru que c'était Félix. C'était ma copine. - T'es chez lui, c'est ça ? Je t’attends devant avec la voiture. Je suis ressorti. Elle était là, garée n’importe comment sur le trottoir. Elle ne m'a pas posé de questions. Elle a juste dit : - Monte. Elle m'a emmené au commissariat. *** Je me souviens d'une salle, d'une table, d'une lumière trop blanche. J'ai dû fournir le nom de son dentiste, celui de son médecin. C'est à ce moment-là que j'ai compris à quel point il n'avait eu que moi. Le policier assis derrière le bureau devait avoir une cinquantaine d'années. Le genre à avoir une photo de ses enfants quelque part dans un tiroir. Il avait les épaules larges et une façon de parler doucement qui contrastait avec sa carrure, comme s'il avait appris à calibrer sa voix pour ces moments-là. Il a posé un sachet plastique sur la table. Dedans, un briquet noir, avec un coin écaillé sur le dessus. Et une montre avec le cadran fissuré, les aiguilles arrêtées sur 23h15. J'ai dit oui. C'étaient bien ces affaires. Il a croisé les mains sur la table. - Monsieur Aubert ne se rendait plus à son travail depuis un certain temps. Ses collègues ont fini par signaler son absence. On a tenté de le joindre, sans succès. Le propriétaire, inquiet d'un retard de loyer, est passé plusieurs fois, mais personne ne lui a ouvert. C'est son voisin de palier qui a finalement donné l'alerte. Il a marqué une pause. - Une odeur. Quelque chose s'est retourné dans mon estomac. - Je veux le voir. Le policier a secoué la tête doucement. - C'est pas une bonne idée. - Il s'est suicidé ? - Non. La porte était fermée de l'intérieur. Aucune trace d'effraction. Tout indique un arrêt cardiaque. - Alors je veux le voir. Il a pas répondu à ça. Il a juste posé les mains à plat sur la table et demandé : - Quand avez-vous vu Félix Aubert pour la dernière fois ? J'étais secoué par les sanglots. - Juste avant Noël. Le policier s'est redressé sur sa chaise. Il avait l'air gêné. Doucement il a dit : - Je renouvelle mes condoléances. Je comprends que vous soyez confus mais son décès remonterait à la fin du mois d'octobre. Réfléchissez bien. J'ai manqué d'air. C'était impossible. J'ai relevé la tête. J'aurais pu montrer les SMS. Mais on ne me l'a pas demandé. Pendant que j'essayais de me réveiller de ce cauchemar, le policier regardait son dossier sans vraiment le lire. - On a déjà vu des corps rester longtemps sans être découverts. Il fait vachement froid en ce moment… ça a peut-être ralenti les choses. Il s'est arrêté. Il a tapoté une feuille du bout du doigt avant de murmurer : - Mais l'appartement était chauffé. Il m'a regardé et je l'ai fixé comme si je pouvais trouver une solution dans son regard. Il a pincé les lèvres et a soupiré en refermant le dossier. - Ça n'a pas vraiment de sens. Il a relevé les yeux vers moi, puis désigné le sachet plastique d'un mouvement de tête. - Vous voulez récupérer ses affaires ? Sinon vous pouvez repasser quand vous vous sentirez prêt. J'ai regardé le briquet et la montre à travers le plastique. Je l'ai pris et mis dans ma poche sans réfléchir. Il s'est levé et m'a tendu la main. Large, ferme. J'ai serré sans vraiment serrer, comme si j’avais oublié le geste. Il a attendu, puis m'a lâché doucement et m'a accompagné jusqu'à la sortie. Je me suis retrouvé dehors. Mes jambes tremblaient. Ma copine était là. Elle m'a pris dans ses bras. Dans la voiture je regardais défiler les rues sans les voir. Elle conduisait sans parler. À un feu rouge elle a posé une main sur la mienne. Je me souviens avoir pensé que je devrais lui raconter. Lui expliquer les notes dans mon téléphone, sa fiche avec « L.Vivante », les objets du couloir, la montre arrêtée. Et ce que venait de me dire le policier. Félix serait mort depuis la fin du mois d'octobre. Halloween. Mais les mots n'existaient pas pour ça. Ou alors ils existaient et je n'étais pas capable de les prononcer. Le feu est passé au vert. Elle a retiré sa main. On est rentrés. *** Je n'ai pas dormi. Je suis resté habillé, allongé sur le lit. Ma copine s'était endormie dos à moi, sa respiration lente et régulière dans le noir. Le briquet était posé sur la table de nuit. Mon regard revenait toujours dessus. À un moment j'ai pris mon téléphone. J'ai remonté les SMS. Tout était là : les messages, les dates. Le mardi où il avait appelé pour me parler du couloir. Je me souvenais de ce soir-là, du canapé, du plaid, de la pluie. Puis celui où il disait que le truc dans le couloir était revenu. Que ça ressemblait à quelqu'un qui attend. Le SMS était daté du 25 octobre. Après j’ai relu les messages à propos du resto où il avait voulu changer d’endroit. Je me suis rappelé comment il avait répondu trop vite à mes messages ce matin-là. J’avais sous les yeux des dizaines d'échanges. Des soirées chez lui, des messages anodins. Le dernier remontait à quelques jours avant Noël. J'avais tout ça dans les mains. Des semaines d'échanges avec quelqu'un qui n'était plus censé être là. J'étais sûr de l'avoir vu de mes propres yeux, de l'avoir regardé boire ce café qu'il ne buvait jamais avant. On avait bu en regardant la télé, on avait marché sous la pluie. Et puis tout ce qu'il avait dit d’étrange et que j’avais noté. Je ne comprenais pas. J'ai posé le téléphone. Le plafond n’avait pas bougé. Ma copine dormait profondément. Je me suis levé sans faire de bruit. J'ai mis de l'eau à bouillir sans vraiment vouloir de thé. J'ai commencé à ranger la cuisine mécaniquement, des gestes simples, mettre les choses à leur place, comme si ça pouvait servir à quelque chose. Il y a quelques jours, on était autour d'une table avec de la musique et du champagne. Maintenant Félix était mort et j'étais en train de devenir fou. Ou peut-être que c'était juste le deuil. J'ai pris le sac poubelle sous l'évier. Je suis sorti sur le palier. En bas, en passant devant les boîtes aux lettres, je me suis souvenu qu'on n'avait pas relevé le courrier depuis qu'on était rentrés. J'ai ouvert la boîte: Des prospectus, une facture, une carte de vœux d'une tante que je voyais jamais. Et une enveloppe. Pas d'adresse. Pas de cachet. Pas de timbre. Glissée là à la main. Juste Simon, avec une écriture penchée vers la gauche. Je me suis assis sur la dernière marche de l'escalier, le sac poubelle entre les jambes, l'enveloppe dans les mains. Je ne l'ai pas ouverte tout de suite. J'ai relevé la tête vers la porte vitrée de l’immeuble. Personne à part la nuit. J'ai déchiré l'enveloppe. Une lettre sur une feuille pliée en deux. J'ai déplié la feuille. Mes yeux ont mis un moment à faire la mise au point. Je suis venu pour elle. Ici elle a survécu à la route. Mais pas au cancer. Il y a toujours quelque chose qui manque ou qui change. Je cherchais avec la mauvaise variable. Maintenant j'ai la bonne direction. Je savais pas qu'on pouvait pas être deux au même endroit. J'ai pris la place de l'autre pour rien. J'aurais dû repartir avant de commencer à oublier que tu n'étais pas mon Simon. Je suis désolé Je tremblais en lisant ces mots. Quelque chose s'est échappé de l'enveloppe. Un article de journal. Daté de deux ans plus tôt. Collision frontale sur la RD 14, une victime Dans la nuit de samedi à dimanche, à 23h14, sous une pluie battante, une Twingo noire a franchi la ligne centrale sur la route départementale 14. Le choc frontal a été violent. Le conducteur de la Twingo, légèrement blessé, a déclaré aux gendarmes avoir perdu le contrôle de son véhicule après avoir aperçu une silhouette immobile sur la chaussée. Celle-ci aurait disparu au moment de l'impact. Le conducteur du second véhicule, Félix Aubert, 28 ans, a été transporté au CHU dans un état grave. Il a été tiré d'affaire. Sa passagère, Lily Ferron, 26 ans, n'a pas survécu à ses blessures. Les deux victimes étaient fiancées. J'ai relu l'article plusieurs fois. J'ai glissé la main dans ma poche. Mes doigts ont trouvé la montre. 23h15. Sa voix m'est revenue. « Ça arrive toujours une minute plus tard. » Ce soir-là dans le canapé, les yeux ailleurs, il m'avait tout dit. « Je crois que c'est moi qui ai fait ça en rentrant. » « J'étais pas censé arriver ici. Je savais pas gérer le lieu. » Une larme a roulé sur ma joue et a mouillé la phrase concernant le conducteur qui avait perdu le contrôle. La silhouette sur la route, immobile, comme quelqu'un qui attend. J'ai regardé par la porte vitrée. Dehors il pleuvait. Fin
Merci d'avoir accompagné Simon et Félix jusqu'au bout du chemin.
Cette histoire a été écrite pour ceux qui remarquent les petits détails. Si vous en faites partie, vous savez déjà à qui l'envoyer.
Peut-être qu'ailleurs, tout s'est passé autrement.
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