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Nouvelle · Fantastique · Contemporain

L. Vivante

Parfois, ce qui attend dans le couloir n’est pas ce qu’on croit.

Couloir sombre avec une tasse posée au sol — illustration de la nouvelle L. Vivante de Mihne

 Nouvelle fantastique gratuite en feuilleton 

Mihne Créations

Premier chapitre

Le couloir

Il m'a appelé un mardi soir, tard. Je me souviens du mardi parce que je regardais cette série stupide que ma copine adore. Une de ces émissions qu'on met pour ne penser à rien et auxquelles on finit par devenir accro même quand on sait que c'est nul. On était bien dans le canapé, dehors il pleuvait depuis l'après-midi et on avait un plaid sur les jambes. Il a dit : - Il y a quelque chose dans mon couloir. - Quoi ? - Je sais pas. J'ai attendu avant de demander : - Tu vois quelque chose ? - Attends. Puis quelques secondes plus tard : - J'entends des pas. - T'es sûr que c'est pas la pluie ? Il n'a pas répondu tout de suite. Puis il a dit très bas : - Non. Je crois pas. Je n'osais plus parler. J'attendais qu'il reprenne, mais il ne disait rien. - Félix, ça va ? Il y a eu encore quelques secondes de silence. Puis : - J'ai dû rêver. - Félix, t'as vu l'heure ? Tu devrais essayer de dormir. - Je sais. Je lui ai proposé de passer ou de venir dormir à l'appartement, sur le canapé, histoire qu'il ne reste pas seul. Il a refusé. Il a dit qu'il avait sans doute tout imaginé, puis il a raccroché. Ça ne m'a pas inquiété davantage. Félix avait toujours eu un rapport particulier au silence. Il l'habitait différemment des autres, comme si le silence n'était pas une absence mais une présence à part entière. Je me suis dit que c'était ça. Le deuil fait ce genre de choses aux gens. On déjeune souvent ensemble et on passe aussi pas mal de soirées l'un chez l'autre. Souvent sans faire grand-chose. Mais à ce moment-là j'avais trop de boulot, trop de réunions, et ma copine me reprochait de passer plus de temps avec lui qu'avec elle. Alors on ne s'est pas vus pendant deux ou trois jours. L'automne avançait doucement. Il pleuvait presque tous les jours maintenant. Et puis il m'a envoyé un SMS pour me dire que le truc dans le couloir était revenu. Je lui ai demandé : - Ça ressemble à quoi ? - À quelqu'un qui attend. J'allais écrire « Tu veux que je passe ? » mais quand j’en ai parlé à ma copine, qui était en train de trier des photos sur son téléphone, elle a levé les yeux vers moi depuis le canapé et a juste fait non de la tête. Alors j'ai envoyé : - Ça va aller ? Et au bout de quelques minutes, il a répondu : - Oui. * * * Le lendemain je lui ai envoyé un message pour prendre des nouvelles. Il a répondu vite. Vraiment vite, par rapport à d'habitude. Ça allait. J'ai regardé l'écran quelques secondes. Quelque chose me gênait sans que je sache quoi. Félix mettait toujours du temps à répondre. Je l’imaginais stressé, à attendre que je lui fasse signe après l’avoir un peu abandonné la veille. Une partie de moi avait été soulagée qu’il réponde « oui » pour éviter la dispute avec ma copine. Puis j’ai culpabilisé. J'ai fini par écrire : - Même heure, même endroit ? Sa réponse est arrivée presque aussitôt : - Je préfère changer. Ça m'a surpris. Félix aimait ses habitudes. J'ai envoyé : - Comme tu veux. Donne-moi l'heure et l'adresse. On s'est retrouvés dans un petit resto à l'angle de la rue Clobert. Je suis arrivé en avance. Il était déjà là. Je me souviens avoir trouvé ça bizarre. D'habitude il arrivait toujours après moi. Je me suis assis. - T'as quitté le boulot plus tôt ? Il a levé les yeux vers moi une seconde, comme s'il réfléchissait. Puis il a dit : - Non. Un petit silence. - J'y suis pas allé. * * * Quelques jours après, je suis passé chez lui sans prévenir. Il a ouvert la porte. Son visage fermé s’est éclairé d’un sourire qui s’est éteint presque aussitôt. L'appartement était dans son état habituel : même odeur de cigarette froide, l’éternelle vaisselle sale entassée dans l’évier et cette lumière jaune du plafonnier qui noyait le salon. Mais dans le couloir, au milieu du sol, il y avait une tasse. Celle de Lily. Elle était accro au café et je la lui avais offerte à son dernier anniversaire. Elle n’était pas posée sur un meuble ni oubliée là par inadvertance. Elle avait été posée là délibérément, comme une offrande. Je lui ai demandé pourquoi la tasse était là. Il l’a regardé quelques secondes avant de répondre : - C'est pour me repérer. Je n’ai pas compris sa réponse. Un silence gênant s’est installé. J’ai fait ce petit bruit de bouche ridicule qu’on fait parfois pour meubler. Félix n’a pas réagi. Alors je suis allé ouvrir le frigo pour nous servir une bière. Il faisait déjà presque nuit quand je suis ressorti de chez lui. Pourtant il était encore tôt. Dehors, les feuilles mortes restaient collées aux trottoirs à cause de la pluie. J’ai failli glisser dessus. Les vitrines avaient fini par se remplir de décorations d'Halloween. Avant, j’aimais bien cette période. Sur le chemin, je me disais que j'aurais dû aller chez lui quand il disait entendre quelque chose dans son couloir. J’avais eu trop de boulot. J'avais pas su dire non à ma copine. J'aurais pu passer chez lui ce soir-là, ou le lendemain. Je m’étais dit qu'il avait besoin de dormir. Que c'était le deuil. C'est avec ça que je vis maintenant.

Rendez-vous le 4 juin

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