Roman · Gothique · Surnaturel
Ce qui demeure
Tome 1 - À travers la fissure
Certains souvenirs refusent de mourir.
Et parfois, ils reviennent frapper aux murs.
Comment comprendre les morts, ou ceux qu'on n'a jamais connus, quand déjà, entre vivants, nous avons tant de mal à nous entendre ? J'ai voulu écrire une histoire qui tisse ensemble le roman gothique, le thriller psychologique et le surnaturel : une maison comme personnage, témoin des secrets et des silences, et la mémoire comme seul fil pour traverser.
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Disponible en broché
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Dédicace + marque-page exclusif inclus
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Préface de Bob Bellanca, BTLV
14,00 €
+ frais de port
Premier chapitre
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La fissure
La porte d’entrée s’est ouverte. J’ai entendu leurs pas dans le vestibule. Et le silence. Surtout celui du petit garçon. Il ne parlait pas. Il semblait attentif aux moindres bruits, comme s’il cherchait à percevoir quelque chose que les autres ne pouvaient pas entendre. Sa mère s’était accroupie devant lui. Elle lui avait em-brassé le front avant de dire d’une voix douce : — Ta chambre est au premier étage. Tu peux choisir l’une des deux chambres à gauche du couloir. Allez, vas-y mon chéri, je vais être occupée avec ton père. Elle lui montra l’escalier, comme pour l’inviter à mon-ter, puis se dirigea vers la droite, dans le salon. Le petit ne bougea pas. Il la regarda s’éloigner. Puis, lentement, il s’approcha de l’escalier. Mais alors qu’il allait poser le pied sur la première marche, il tourna brusquement la tête vers la gauche, en direction de la salle à manger. Moi aussi, j’avais entendu quelque chose : le cliquetis d'une canne heurtant doucement le parquet. Sans se précipiter, le petit garçon se détourna de l’escalier et s’approcha de la salle à manger. Il s’arrêta à l’entrée. Il y avait un jeune homme. Théodore, il me semble. Il regardait par la fenêtre. Dehors, le soleil éclai-rait une partie du jardin. Sa tête était inclinée sur le côté, comme pour mieux observer quelque chose. Puis, lente-ment, il se retourna et il sourit au petit garçon. Je remar-quai qu’ils avaient tous les deux le même regard doux. — Veux-tu que je t’accompagne à l’étage ? demanda le jeune homme, d’une voix si douce qu’on aurait cru un souffle. Le petit garçon acquiesça d’un signe de tête. Alors Théodore, s’aidant de sa canne, avança lentement vers lui. Lorsqu’il arriva à sa hauteur, l’enfant lui tendit la main, et ils montèrent ensemble, sans se presser, en silence. Arrivés au palier, le jeune homme lui montra deux portes. — Tu as le choix. Les deux chambres font la même taille. Moi, j’aime mieux celle qui est la plus proche de l’escalier. Ça me fait moins à marcher. Le petit garçon pointa alors du doigt celle qui était la plus éloignée. Théodore sourit. — Merci pour ta sollicitude. L’enfant lâcha la main du jeune homme et s’avança vers la porte qu'il avait pointé du doigt. Il l’ouvrit. Devant lui, la pièce baignée de lumière était confortable : un beau parquet au sol et une grande fenêtre donnant sur le jardin. Les murs étaient simplement peints en blanc. Le petit marcha délicatement jusqu'au centre de la pièce puis il se mit à tourner sur lui-même, les bras écar-tés, comme pour mieux sentir l’espace autour de lui. Au bout de quelques tours, lorsqu’il fit face à la porte, il aper-çut Théodore qui l’observait, la tête toujours penchée. Il leva le doigt pour lui montrer quelque chose. — Regarde : en bas, à droite du mur. Il y a une petite fissure. Le garçon s’approcha. Juste au-dessus de la plinthe, une ligne fuyait dans l’ombre. Il s’accroupit et y passa doucement le doigt. À ce moment-là, sa mère entra dans la pièce. — Alors, tu as fait ton choix ? Elle est belle, cette chambre, n’est-ce pas ? Elle n'est pas complètement finie, on fera repeindre les murs de la couleur que tu voudras. Et juste en face, dans le couloir, tu as la salle de bain. La chambre de papa et maman est en face aussi, à côté de la salle de bain. Elle s’avança vers la fenêtre. — On a un joli jardin. On y plantera de belles fleurs. Puis elle regarda son fils, à genoux par terre. — Tu es fatigué ? Tu veux venir avec moi dans la cui-sine ? On va demander à Madeleine de te préparer ton goûter, et ensuite je vais prévenir ton père qu’on peut commencer à installer tes affaires ici. L’enfant hocha la tête. Sa mère lui tendit la main. Il se leva, la prit, et ils descendirent ensemble. — Mon petit Lucien va faire un gros dodo, dit la maman en bordant doucement son fils. Elle se pencha pour lui embrasser le front, puis se tourna vers son mari. — C’est ton tour de bisou, Auguste. L’homme s’approcha et se pencha à son tour. — Dors bien, mon grand. Si tu as le moindre souci, souviens-toi que notre chambre est quasiment en face de la tienne. Les parents quittèrent la pièce, laissant la porte entrou-verte. Lucien resta seul avec Théodore, qui attendait pai-siblement dans un coin. Quand les pas des adultes s’éloignèrent, Théodore s’avança vers le lit. — Je peux m’asseoir ? Lucien hocha la tête. — Merci. Il s’assit au bord du lit avec lenteur. — Tu n’es pas trop impressionné par cette nouvelle maison ? L’enfant ne répondit pas mais il regardait le jeune homme avec intensité, comme s’il cherchait à lire entre les mots. — Tu sais, si tu as peur de déranger tes parents cette nuit, tu peux faire appel à moi. Tu n’as pas loin à aller. Tu te souviens de la fissure que je t’ai montrée tout à l’heure ? Elle est juste là, entre ta chambre et la mienne. Il te suffit de frapper doucement à cet endroit. Je t’entendrai. Je ne te laisserai pas seul. Lucien tourna lentement la tête vers la fissure. Il la fixa quelques secondes, puis son regard glissa vers la porte entrouverte. Il tira la couverture jusqu’à son nez. Je le sentis plus tendu. Théodore suivit son regard, se tournant vers la porte. — Elle te fait peur, cette porte ? L’enfant l’observa sans rien dire. — Tu veux que je la ferme ? Lucien acquiesça. — D’accord. Bonne nuit, Lucien. Le jeune homme se leva avec précaution, s’appuya sur sa canne et se dirigea lentement vers la sortie. Juste avant de franchir le seuil, il lança un dernier sourire à l’enfant. Puis, en essayant de fermer la porte d’une main tout en tenant sa canne de l’autre, il perdit un peu l’équilibre. Dans un dernier mouvement maladroit, il poussa la porte, qui se referma brusquement dans un claquement sec. La lumière du matin glissait paresseusement sur la table de la salle à manger, recouverte d'une jolie nappe blanche avec des broderies. C'était agréable de voir les pièces meublées et décorées si joliment. Une fine buée montait de la tasse de thé de Blanche. Elle avait remonté ses cheveux en un chignon flou et gardait autour des épaules un châle tricoté, noué à la va-vite. Lucien, assis bien droit, les jambes ne touchant pas le sol, faisait tour-ner doucement sa cuillère dans son bol de lait chaud. — Ce n'est pas trop chaud ? demanda-t-elle avec un sourire. Toc. Un petit coup net de la cuillère sur le rebord du bol. C’était leur langage à eux. Un petit jeu devenu une habi-tude. Deux tocs pour oui, un toc pour non. Et parfois, un silence un peu plus long voulait dire « Je ne sais pas ». — Tu veux une tartine de plus ? Toc-toc. — Tu veux du beurre dessus ? Toc. — Juste la confiture alors ? Toc-toc. Blanche rit doucement. Ces moments simples et tendres me plaisaient, tout semblait couler sans effort. Après avoir coupé les croûtes du pain comme d'habitude, Blanche posa la tartine devant son fils et elle passa ses mains autour de sa tasse encore brûlante. — Dis-moi… Tu n’as pas eu peur cette nuit ? Toc. Un seul petit coup. Presque timide. Elle fronça les sourcils, pencha un peu la tête. — Tu ne viens jamais nous voir la nuit depuis que nous sommes ici. Ni papa ni moi. Tu as peur de nous ré-veiller ? Lucien haussa les épaules. — Je t'entend souvent te lever. Ou plutôt... J’entends ta porte claquer. Et je me dis que tu es un grand qui se débrouille tout seul. Il resta immobile, les yeux rivés sur son bol. Elle le fixa quelques secondes, comme pour y lire autre chose. Puis elle reprit avec une voix plus légère : — J’espère que tu te sens bien ici, mon chéri. C’est une grande maison, il reste de la décoration à faire, mais elle a l’air douce, n'est-ce pas ? Toc-toc. — Dans quelques jours on va reprendre nos petites habitudes, maman va te faire les leçons, comme avant. Nous pourrons aller chercher des livres à la librairie que j'ai repérée en centre-ville. Et aller acheter quelques fleurs à planter. L'enfant sourit doucement mais son regard était perdu dans le vide. — Tu te sens seul ici ? Le visage de l'enfant s’assombrit un instant. Toc-toc. Mais alors qu’elle ouvrait la bouche pour reprendre, Lucien la devança : Toc. Il tourna la tête. Un regard, bref mais chargé de malice, vers l’extrémité de la table. Là où Théodore, assis silen-cieusement, observait la scène avec ce sourire calme qu’il portait toujours. Blanche posa sa main sur celle de Lucien. — Alors tout va bien. Je ne comprenais pas ce que faisait Lucien. Il avançait sans bruit, ses petits pas feutrés glissant sur les beaux ta-pis, puis sur les dalles plus froides de l’entrée. Il jetait des regards discrets à droite, à gauche, et poussait les portes lentement, une à une, sans jamais les refermer complète-ment. Dehors, l’orage grondait. La lumière se faisait rare. Le ciel pesait sur la toiture, lourd et chargé. Par moments, les vitres vibraient sous le roulement du tonnerre. Lucien monta les escaliers avec prudence. Il s’arrêtait parfois, et je crois qu’il tendait l’oreille. Puis il reprit sa marche, une main glissant sur la rampe, l’autre serrée contre lui. Arrivé sur le palier, il jeta un rapide coup d'œil dans la chambre attenante à la sienne, d’où montait un bruissement, puis se dirigea vers la porte au fond du cou-loir. Il l'ouvrit et monta les quelques marches qui me-naient au grenier. Là-haut, régnait une odeur de poussière en permanence. Il avança puis se dirigea vers une porte mal fermée. Il la poussa précautionneusement du bout du pied. Théodore se tenait debout dans cette pièce inachevée, sous un vasistas à travers lequel on voyait les nuages lourds qui passaient, bas et agités. Le petit garçon le poin-ta du doigt puis se mit à applaudir, et j'entendis un petit rire s'échapper entre ses lèvres. Théodore se retourna, l'air surpris mais pas mécontent. — Tu m’as trouvé ! Bravo ! dit-il avec un éclat sincère dans la voix. Il regarda à nouveau vers la fenêtre, puis observa la pièce autour d’eux, rêveur : — Même si c'est difficile pour moi de monter jus-qu'ici, j'aime venir là. C’est dommage que cette pièce n’ait jamais été terminée. Tu ne trouves pas ? On aurait pu en faire un bel endroit… Paisible. Tout en haut. Proche du ciel et des oiseaux. Ici, les bruits sont plus doux, comme étouffés par les nuages. On aurait pu y mettre des cous-sins. Des livres. On aurait accroché de belles images sur les murs. On aurait écouté de la musique en lisant. Des choses simples. Puis, se retournant vers Lucien avec un clin d’œil : — À ton tour de te cacher, maintenant. J'adorais les observer. Leur complicité était belle à voir. Aujourd'hui j'essayais de comprendre leur jeu étrange. En tout cas le petit avait l’air de bien s’amuser. Comme d'habitude, Lucien ne courait pas. J'avais re-marqué qu’il était silencieux comme un chat, se déplaçant avec grâce, évitant les lames grinçantes du parquet. Il descendit d’un étage, ouvrit la porte de la salle de bain, puis jeta un œil dans la chambre de ses parents. Der-rière lui, en provenance de la chambre à côté de la sienne, une voix le fit sursauter. — Ça va, Lucien ? Tu joues ? demanda la bonne qui repassait du linge. Il ne répondit pas mais lui fit un petit signe, puis des-cendit encore. Il se dirigea vers le salon, mais à la vue de ses parents installés près de la cheminée, il fit aussitôt demi-tour. Il traversa la salle à manger, puis ses pas l’entraînèrent vers la cuisine. Il s’arrêta devant la porte du fond. Celle qui descend vers la cave. Il hésita, puis posa sa main sur la poignée. La porte grinça. Il la laissa entrou-verte et descendit lentement, en se tenant à la rampe. J'avais peur qu'il tombe car les escaliers sont raides et on n'y voyait pratiquement rien. Arrivé en bas, il s’assit dans un coin, les genoux relevés contre sa poitrine et il enlaça ses jambes, comme pour se faire le plus petit possible. Son regard fit le tour de l’endroit. Il faisait tellement sombre. La chaudière émettait un souffle irrégulier. Une goutte tombait quelque part, toujours au même rythme. L’orage grondait encore, comme s’il tournait au-dessus de nous, sans vouloir s’éloigner. Des bouteilles aux étiquettes dé-chirées étaient rangées dans un coin. Lucien ne bougeait plus. Et puis… Un bruit. La porte du haut fit un long grincement. Les yeux rieurs, il plaqua sa main sur sa bouche. Mais rien ne se passa. Il tourna la tête vers l’escalier et regarda longue-ment vers le haut. Je fis de même. Je me concentrai. J'at-tendais un murmure, lointain. Une voix brisée. — Je suis désolé… Je ne peux pas descendre… Pardon Lucien… Je ne peux pas… Je ne veux pas… Je vais tom-ber… Je ne peux pas descendre… C’est trop dangereux… Puis plus rien. Juste les battements du cœur de Lucien et la chaudière qui soupirait doucement. Et soudain, des pas, lourds et lents. Lucien se recro-quevilla. Il ferma les yeux. Quelqu'un descendait les esca-liers mais je n'arrivais pas à voir de qui il s'agissait. Le petit se mit à respirer plus vite, à tenter de se faire le plus petit possible. — Lucien ? La voix fit trembler l’air. — Mais… Qu’est-ce que tu fais là ? C’était Auguste qui descendait avec précaution. J'étais rassurée. — Ces escaliers sont dangereux, j'aurai dû te dire que je préfère que tu n'y viennes pas. Il n'y a pas de jouet ici tu sais. Lucien se détendit et sortit de sa cachette. — Ça fait longtemps que tu es là ? Mon bonhomme… Tu as eu peur de l’orage, c’est ça ? Auguste épousseta la poussière sur les vêtements de son fils qui se laissa faire. L'homme porta Lucien, le serra contre lui, attrapa une bouteille au passage et remonta les marches. Une fois dans la cuisine, il appela : — Madeleine ! Préparez un bain, s’il vous plaît. Je vous amène Lucien. Il posa la bouteille sur la table de la salle à manger. Sa femme arriva, les sourcils froncés. — Regarde qui je viens de trouver dans la cave, dit Auguste. Heureusement que je suis allé chercher du vin… On aurait pu le chercher longtemps ! Blanche attrapa son fils dans les bras de son mari et posa un long baiser sur l'une de ses petites joues. — Mon pauvre petit cœur… Qu'est-ce que tu faisais en bas ? — J’ai demandé à Madeleine de faire couler l’eau, dit Auguste. Un bon bain lui fera du bien. — Bonne idée. Je le monte, dit Blanche. Et ils quittèrent la pièce. Le tonnerre gronda une der-nière fois au loin. La lune, cachée derrière les nuages, laissait filtrer une lumière à travers les rideaux. L’enfant ne dormait pas. Il était allongé dans son petit lit mais ses yeux restaient grands ouverts, fixés vers la porte. Je voyais dans son re-gard quelque chose d’inquiet. Et puis, sans prévenir, la porte claqua. Un bruit sec. Et Lucien se détendit aussitôt. Son visage se relâcha et ses épaules s’enfoncèrent un peu plus dans le matelas. Il resta ainsi quelques instants avant de repousser la couverture et de poser ses pieds nus sur le parquet. Comme presque toutes les nuits, il alla se mettre à genoux au niveau de la fissure que seuls lui et Théodore semblaient avoir remarqué. Il posa doucement ses doigts contre le mur, puis toqua. Toc-toc. Il attendit. Je sentis alors un souffle, presque impercep-tible, glisser à travers la fissure. Et dans ce souffle, la voix de Théodore. — Lucien… Tu es réveillé ? Le garçon frappa à nouveau deux petits coups contre le mur. Toc-toc. Il y eut un court silence avant que Théodore reprenne la parole. — Je suis désolé pour tout à l’heure… Je voulais con-tinuer à jouer, mais je ne pouvais pas descendre. Avec ma canne, c’est trop compliqué. L’escalier me fait peur. J’ai eu peur de tomber. Tu ne m’en veux pas ? Toc. — Tu me pardonnes ? Toc-toc. — Merci... Dis-moi, est-ce que j’ai bien fait de fermer la porte, tout à l’heure ? Tu avais peur qu’elle reste ou-verte, pas vrai ? Toc-toc. — Je suis content. C’est important pour moi que tu sois bien ici. Maintenant, tu devrais te recoucher. Il est tard. Toc-toc. — Bonne nuit, Lucien. Et… Merci d’être mon ami. Lucien resta immobile. — Est-ce que moi aussi, je suis ton ami ? demanda doucement Théodore. Toc-toc. Lucien retourna dans son lit, remonta la couverture jusqu’à son menton et ferma les yeux. La chambre rede-vint calme. Et je restai à écouter son souffle paisible et régulier.
— La suite dans le livre —
Certaines mémoires refusent de s'effacer.
Roman gothique · thriller psychologique · fiction surnaturelle
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