Miroirs hantés : trois histoires qui ont traversé le verre
Il suffit parfois d'un miroir ancien pour changer l'atmosphère d'une pièce. Son cadre peut être usé, son tain piqué de taches sombres, sa surface légèrement déformée par le temps. Il reflète ce qui se trouve devant lui, mais aussi les objets qui nous entourent et que nous ne regardons pas directement.
J'ai toujours été fascinée par ces miroirs que l'on retrouve dans les vieilles maisons. Je me demande combien de personnes se sont regardées dedans avant nous. Combien de visages ils ont reflétés, combien de chambres ont changé autour d'eux, combien de propriétaires les ont emportés lors d'un déménagement.
Il n'est donc pas étonnant que tant de croyances leur soient attachées. Dans certaines traditions, on couvrait les miroirs lorsqu'un décès survenait. Ailleurs, ils servaient à prédire l'avenir, à interroger les esprits ou à chercher des réponses qu'aucun être vivant ne pouvait donner.
Parmi les histoires de miroirs hantés que j'ai découvertes, trois ont particulièrement retenu mon attention. La première concerne un véritable objet du XVIe siècle. La deuxième nous emmène dans une plantation de Louisiane, où un miroir serait habité par les morts. La dernière est probablement la plus connue, et peut-être aussi la plus dérangeante, puisqu'elle nous demande simplement de regarder notre propre reflet.
Le miroir noir de John Dee : parler aux anges
Au British Museum de Londres se trouve un objet assez inhabituel : un disque d'obsidienne noire, presque circulaire, soigneusement poli, d'environ dix-neuf centimètres de diamètre.
L'obsidienne est un verre naturel formé lors du refroidissement rapide de certaines laves volcaniques. Une fois travaillée, sa surface peut devenir suffisamment lisse pour réfléchir un visage. Mais contrairement à un miroir ordinaire, celui-ci offre un reflet sombre, moins précis, qui semble parfois se perdre dans la profondeur de la pierre.
L'objet est associé à John Dee, un homme dont la vie pourrait fournir la matière de plusieurs romans.

Né en 1527, ce mathématicien anglais fut l'un des grands érudits de son époque. Il s'intéressait à l'astronomie, à la géographie, à la navigation et possédait une bibliothèque considérable. Il devint également conseiller de la reine Élisabeth Ire.
À la Renaissance, la frontière entre les sciences naturelles, l'astrologie et certaines formes de magie était moins nette qu'aujourd'hui. John Dee pouvait travailler sur des questions mathématiques très concrètes et consacrer une autre partie de ses recherches à ce qu'il considérait comme des communications spirituelles.
À partir des années 1580, il entreprit de chercher le contact avec des anges. Pour cela, il s'entoura de médiums, dont le plus célèbre fut Edward Kelley.
Kelley affirmait percevoir des apparitions et recevoir des messages au moyen d'objets de divination, notamment des pierres et des surfaces réfléchissantes. Dee consignait ces séances dans ses écrits, persuadé qu'il était possible d'accéder à un savoir qui échappait aux hommes.
L'idée me fascine : imaginer un érudit entouré de livres, de cartes et d'instruments scientifiques, consacrant des heures à noter les paroles qu'un autre homme disait recevoir d'êtres invisibles.
Mais le miroir conservé au British Museum a une histoire encore plus étonnante que son association avec John Dee.
Une origine révélée quatre siècles plus tard
Pendant longtemps, l'origine exacte de ce miroir noir est restée discutée.
En 2021, une équipe de chercheurs britanniques et américains a publié dans la revue Antiquity les résultats d'analyses géochimiques réalisées sur plusieurs miroirs d'obsidienne conservés au British Museum.
Ces analyses ont permis d'identifier l'origine de la pierre utilisée pour fabriquer le miroir associé à Dee : elle provient de la région de Pachuca, au Mexique.
L'objet appartient ainsi à une tradition de fabrication de miroirs liée au monde aztèque.
Dans la culture aztèque, les miroirs d'obsidienne possédaient des usages et des significations multiples. Ils étaient notamment associés à Tezcatlipoca, une divinité dont le nom signifie « Miroir fumant », liée entre autres à la divination et au pouvoir.
Comment cet objet a-t-il traversé l'Atlantique ?
La conquête espagnole du Mexique, au début du XVIe siècle, a entraîné l'arrivée en Europe de nombreux objets américains. Le miroir aurait pu suivre ces circuits, passer entre plusieurs mains et parvenir jusqu'à l'entourage de John Dee. Son itinéraire exact reste cependant incertain.
Les chercheurs soulignent également que son attribution personnelle à Dee n'est pas absolument démontrée. Des indices historiques la rendent plausible, sans permettre de reconstituer entièrement son parcours.
Ce qui est certain, c'est qu'un miroir fabriqué à partir d'une pierre mexicaine s'est retrouvé au cœur d'une histoire anglaise de magie et de communication avec les anges.
Lorsque je regarde les photographies de cet objet, je suis surtout frappée par sa simplicité. Pas de cadre sculpté, pas de symboles mystérieux gravés sur la surface. Juste une pierre noire, façonnée et polie avec soin.
On ignore tout des visages qui s'y sont reflétés avant son arrivée en Europe.
Le miroir hanté de Myrtles Plantation : des empreintes derrière le verre
Changeons de continent et d'époque.
À St. Francisville, en Louisiane, se trouve Myrtles Plantation, une ancienne plantation dont les premiers bâtiments remontent à la fin du XVIIIe siècle.
Avec sa grande galerie, ses arbres couverts de mousse espagnole et ses pièces meublées à l'ancienne, la demeure attire depuis des décennies les amateurs d'histoires de fantômes. Elle accueille aujourd'hui des visiteurs et propose des hébergements.
Parmi les nombreux phénomènes qui lui sont attribués, l'un concerne un miroir ancien installé dans la maison.

Selon la légende, ce miroir retiendrait les esprits de Sara Woodruff et de deux de ses enfants, morts au XIXe siècle.
L'histoire raconte qu'après leur décès, les miroirs auraient dû être recouverts, conformément à une coutume destinée à empêcher les âmes des défunts d'y rester prisonnières. Mais l'un d'eux aurait été oublié.
Depuis, des visiteurs affirment distinguer dans sa surface les silhouettes d'une femme et de deux enfants. D'autres disent avoir photographié de petites empreintes de mains, comme si quelqu'un avait posé les doigts contre la face intérieure du verre.
Ce détail est particulièrement troublant dans le récit. Une trace sur un miroir peut être nettoyée. Mais comment retirer une marque qui semble se trouver derrière la surface ?
Les récits locaux affirment même que certaines marques seraient revenues après le remplacement de la glace. Morgan Moss, lié à la gestion de la propriété, a expliqué dans un entretien publié en 2023 que ses parents avaient tenté de remplacer le verre à deux reprises et que des traces similaires étaient réapparues.
Ces déclarations alimentent la réputation de l'objet. Elles ne permettent toutefois pas d'établir leur origine surnaturelle.
L'histoire de Chloe : ce que racontent les archives
Le miroir est souvent associé à une autre légende célèbre de Myrtles Plantation, celle de Chloe.
Selon cette histoire, Chloe aurait été une femme réduite en esclavage qui travaillait dans la maison. Après avoir été punie pour avoir écouté une conversation privée, elle aurait cherché à retrouver la confiance de ses maîtres en rendant certains membres de la famille malades, dans l'espoir de pouvoir ensuite les soigner.
Elle aurait alors préparé un gâteau contenant des feuilles de laurier-rose, une plante toxique. Sara Woodruff et deux de ses enfants seraient morts après en avoir mangé. Chloe aurait ensuite été tuée.
C'est un récit dramatique, raconté sous plusieurs versions dans les ouvrages et les visites consacrés à la plantation.
Mais les recherches historiques le contredisent sur des points essentiels.
Les documents disponibles indiquent que Sara Woodruff et deux de ses enfants sont morts de la fièvre jaune, une maladie qui frappait régulièrement la Louisiane à cette époque. Les recherches citées par plusieurs enquêteurs n'ont pas non plus permis d'identifier dans les archives de la plantation une femme correspondant à la Chloe de la légende.
Cela ne signifie évidemment pas que l'histoire de l'esclavage dans cette propriété serait moins réelle. La plantation s'inscrit dans un passé marqué par cette violence. En revanche, les événements précis attribués à Chloe ne peuvent être présentés comme des faits historiques établis.
Quant au miroir, plusieurs explications ordinaires ont été avancées pour les marques visibles dans sa surface : vieillissement du tain, traces laissées lors de manipulations ou d'anciennes réparations, effets de lumière et de photographie.
En 2001, l'enquêteur américain Joe Nickell a séjourné dans la demeure pour examiner certains phénomènes réputés inexpliqués. Ses recherches l'ont conduit à privilégier des causes matérielles et à remettre en question plusieurs épisodes de la légende.
Le miroir n'en demeure pas moins un objet bien réel, autour duquel se racontent toujours les mêmes histoires.
C'est ce qui m'intéresse dans cette affaire. Une famille a réellement vécu dans cette maison. Des enfants y sont morts. Une vieille glace a traversé plusieurs générations. Puis, peu à peu, ces éléments se sont retrouvés mêlés dans un récit où les morts auraient laissé leurs mains sur le verre.
Je me demande combien de visiteurs regarderaient ce miroir avec autant d'attention s'ils ignoraient totalement la légende.
D'autres miroirs font l'objet de récits d'apparitions, notamment celui du château de Fougeret, que j'évoque dans mon article consacré aux objets hantés.
Bloody Mary : le visage qui apparaît dans le miroir
La troisième histoire n'est attachée à aucun objet précieux, ni à une demeure historique.
Pour rencontrer Bloody Mary, selon la légende, un simple miroir de salle de bains suffit.
Le rituel a été transmis à des générations d'enfants et d'adolescents, principalement en Amérique du Nord. Les détails varient d'une version à l'autre : il faut se placer devant un miroir, souvent dans une pièce peu éclairée, puis prononcer plusieurs fois le nom de Bloody Mary ou de Mary Worth.

La suite du récit est généralement la même : un visage féminin apparaît à la place du reflet habituel. Selon les versions, il s'agit d'une femme ensanglantée, d'une silhouette défigurée ou d'un esprit menaçant.
On retrouve la légende dans les souvenirs de soirées entre amis, les colonies de vacances et les histoires racontées pour se faire peur.
Son origine exacte reste difficile à établir. Certaines versions modernes l'associent à Marie Tudor, reine d'Angleterre au XVIe siècle, mais ce rapprochement ne constitue pas une origine historique démontrée.
En réalité, les folkloristes ont retrouvé plusieurs variantes du récit, avec des noms, des formules et des apparitions différents.
En 1978, la chercheuse Janet Langlois publiait une étude consacrée à la tradition de Mary Whales et de Mary Worth. Elle avait notamment recueilli des témoignages auprès d'écoliers de l'Indiana.
D'autres travaux ont ensuite analysé le rituel et ses possibles significations. Pour les jeunes qui y participent, il peut s'agir d'une épreuve de courage, d'un jeu collectif ou simplement du plaisir de se faire peur.
Mais une question demeure : pourquoi des personnes peuvent-elles avoir l'impression de voir un autre visage dans un miroir ?
Quand le cerveau transforme notre reflet
En 2010, le psychologue italien Giovanni Caputo, de l'université d'Urbino, publie une expérience dans la revue scientifique Perception.
Cinquante jeunes adultes sont invités à observer leur visage dans un miroir, dans des conditions de faible éclairage, pendant dix minutes.
Les résultats sont étonnants.
Parmi les participants, 66 % rapportent d'importantes déformations de leur propre visage. Certains disent avoir aperçu les traits d'un parent, d'une personne inconnue ou même d'un animal. D'autres décrivent des visages fantastiques ou monstrueux.
Ces catégories se recoupent, car une même personne pouvait décrire plusieurs perceptions au cours de l'expérience.
Les chercheurs parlent d'« illusion de l'étrange visage dans le miroir ».
Lorsqu'un visage est observé longuement sous une lumière faible, notre perception peut se modifier. Les contours deviennent moins stables, certaines parties semblent s'effacer tandis que d'autres prennent une importance inhabituelle.
Des recherches ultérieures ont confirmé l'existence de ce type d'illusion, même si ses mécanismes précis continuent d'être étudiés.
Cela donne évidemment une piste intéressante pour comprendre certains récits associés à Bloody Mary.
Une personne qui fixe son visage dans une salle de bains obscure, tout en s'attendant à voir apparaître quelque chose d'effrayant, réunit des conditions propices à une expérience visuelle troublante.
Cette explication ne permet pas de reconstituer chaque témoignage, mais elle démontre qu'il est possible de percevoir un visage étrange sans qu'une présence extérieure soit nécessaire.
Je trouve cette découverte presque aussi inquiétante que la légende.
Car le visage que nous connaissons le mieux, celui que nous voyons chaque matin, peut devenir méconnaissable lorsque les conditions de perception changent.

La Sorcière et le miroir : une illustration née de cette fascination
Les trois histoires racontées ici ont des origines très différentes.
Le miroir de John Dee est un objet archéologique dont la matière a pu être étudiée. Celui de Myrtles Plantation appartient à une maison réelle, mais les manifestations qu'on lui attribue relèvent de récits non démontrés. Bloody Mary est une tradition folklorique à laquelle la psychologie apporte un éclairage particulièrement intéressant.
Pourtant, chaque histoire revient à une même expérience : regarder une surface réfléchissante et se demander ce qu'on va y découvrir.
C'est aussi ce qui me plaît dans les représentations de sorcières, de voyantes et de femmes entourées d'objets mystérieux. Un miroir suffit à suggérer qu'elles cherchent quelque chose hors de notre portée.
Dans mon illustration La Sorcière et le miroir, une femme se tient devant une glace ancienne, accompagnée d'un chat noir. J'aime l'ambiguïté de cette scène. On ne sait pas exactement ce qu'elle attend, ni si le miroir lui montre quelque chose que nous ne pouvons pas voir.
J'ai voulu laisser cette interrogation dans l'image, sans lui donner de réponse.
L'illustration existe en tirage papier dans ma boutique, ainsi qu'en marque-page pour accompagner les lectures un peu étranges.
Et vous, avez-vous déjà ressenti une impression étrange devant un vieux miroir ? Peut-être en découvrant un reflet inattendu, ou simplement en vous demandant qui avait pu s'y regarder avant vous.
Sources et pour aller plus loin
John Dee et le miroir d'obsidienne : Stuart Campbell, Elizabeth Healey, Yaroslav Kuzmin et Michael D. Glascock, « The mirror, the magus and more: reflections on John Dee’s obsidian mirror », Antiquity, 2021. Consulter l'étude.
John Dee et les objets du British Museum : Silke Ackermann et Louise Devoy, « The Lord of the Smoking Mirror », Studies in History and Philosophy of Science, 2012. Consulter la publication.
Myrtles Plantation et ses légendes : Cheré Coen, « What’s the Truth Behind Haunted Louisiana? », Louisiana Life, 1er septembre 2022. Lire l'article.
Le miroir de Myrtles Plantation : « Get a Glimpse into the Design of The Myrtles », inRegister, 2023. Lire l'entretien.
Enquêtes sur les phénomènes de Myrtles : Joe Nickell, « Scientific Investigation vs. Ghost Hunters », Skeptical Inquirer, 2011. Lire l'analyse.
La légende de Bloody Mary : Janet Langlois, « Mary Whales, I Believe in You: Myth and Ritual Subdued », Indiana Folklore, 1978. Notice bibliographique INIST-CNRS.
L'illusion du visage dans le miroir : Giovanni B. Caputo, « Strange-face-in-the-mirror illusion », Perception, 2010. Consulter la notice scientifique.
Les phénomènes paranormaux évoqués dans cet article sont présentés comme des croyances, des légendes ou des témoignages. Les éléments historiques et scientifiques sont distingués des interprétations surnaturelles.


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